La Corne de l’Afrique se prépare à une secousse géopolitique autour du détroit de Bab el-Mandeb, verrou maritime reliant la mer Rouge au golfe d’Aden. Selon des informations relayées par la presse libanaise, Israël concentre désormais ses efforts diplomatiques et sécuritaires sur deux partenaires clés : l’Éthiopie d’Abiy Ahmed et le Somaliland, entité sécessionniste non reconnue par la communauté internationale. Cette stratégie vise à contourner l’étau imposé par les Houthis yéménites sur la navigation commerciale israélienne depuis la fin de l’année 2023.
Un axe Addis-Abeba–Hargeisa pour desserrer l’étau maritime
Le blocus imposé par Ansar Allah aux navires liés à Israël a durablement affecté le port d’Eilat, contraint à la quasi-paralysie. Face à cette réalité, Tel-Aviv cherche à établir des points d’appui alternatifs sur la rive occidentale de la mer Rouge. L’Éthiopie, privée de façade maritime depuis l’indépendance de l’Érythrée en 1993, ambitionne d’obtenir un accès direct à l’océan. Son gouvernement a signé début 2024 un mémorandum d’entente avec Hargeisa, prévoyant la location d’une portion de littoral en échange, selon des sources éthiopiennes, d’une éventuelle reconnaissance du Somaliland.
Cette convergence d’intérêts offre à Israël un levier inédit. En soutenant les ambitions maritimes éthiopiennes et en tissant des liens sécuritaires avec les autorités de Hargeisa, l’État hébreu se positionne sur un couloir stratégique qui échappe au contrôle des acteurs hostiles. Le Somaliland, qui abrite déjà une présence militaire émiratie à Berbera, apparaît comme un maillon central de cette architecture régionale émergente.
La riposte diplomatique du Caire et de Mogadiscio
Cette poussée n’a pas laissé indifférentes les capitales arabes. L’Égypte, qui perçoit la mer Rouge comme une profondeur stratégique vitale pour la sécurité du canal de Suez, a multiplié les initiatives pour contrer l’axe israélo-éthiopien. Le Caire a signé avec la Somalie un protocole de coopération militaire et a proposé l’envoi de troupes dans le cadre de la nouvelle mission de l’Union africaine, en remplacement partiel des contingents éthiopiens présents dans le pays. Cette manœuvre traduit la volonté égyptienne d’endiguer l’influence d’Addis-Abeba, avec laquelle Le Caire est déjà en conflit ouvert autour du barrage de la Renaissance sur le Nil bleu.
Mogadiscio, de son côté, considère l’accord éthio-somalilandais comme une atteinte directe à sa souveraineté territoriale. Le président Hassan Cheikh Mohamoud a multiplié les déplacements dans les capitales arabes pour mobiliser un front diplomatique. La Turquie, présente militairement en Somalie depuis près d’une décennie, joue également un rôle de médiation tout en préservant ses propres intérêts dans la région.
Une reconfiguration aux implications globales
La bataille pour Bab el-Mandeb dépasse largement le cadre régional. Près de 12 % du commerce maritime mondial et 30 % du trafic de conteneurs transitent par ce détroit large de seulement 30 kilomètres. Les grandes puissances y ont déployé des dispositifs militaires : les États-Unis à Djibouti, la France dans le même pays, la Chine avec sa première base outre-mer, et plus récemment la Russie qui tente d’obtenir un point d’appui à Port-Soudan. L’entrée d’Israël dans cette équation, par le truchement éthiopien et somalilandais, ajoute une couche de complexité à un théâtre déjà saturé.
Concrètement, les analystes cités par la presse libanaise estiment que la reconnaissance israélienne du Somaliland pourrait constituer la prochaine étape. Une telle décision provoquerait une onde de choc dans le monde arabo-musulman et fragiliserait davantage les efforts de normalisation engagés dans le cadre des accords d’Abraham. Reste que Tel-Aviv semble avoir arbitré en faveur d’une logique d’urgence sécuritaire, quitte à heurter certains partenaires du Golfe.
Par ailleurs, la fragilité intérieure de l’Éthiopie, minée par les tensions communautaires en Amhara et en Oromia, pourrait limiter la portée effective de ce repositionnement. Addis-Abeba mise sur l’appui israélien pour moderniser ses capacités militaires et sécuritaires, mais l’exécution du projet portuaire au Somaliland demeure suspendue aux équilibres politiques internes des deux entités. La Corne de l’Afrique s’apprête ainsi à vivre une séquence décisive, où se joueront à la fois des enjeux commerciaux, militaires et identitaires.
Selon Al Akhbar.
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