La constitution du Coran tel qu’il circule aujourd’hui dans le monde musulman n’a rien d’un processus instantané. Entre la première révélation reçue par Mahomet au début du VIIe siècle et la diffusion massive du mushaf imprimé au XXe siècle, plusieurs phases se sont succédé, mêlant transmission orale, collecte scripturaire, normalisation graphique et industrialisation éditoriale. Comprendre cette généalogie, c’est saisir comment un corpus religieux fondateur s’est stabilisé tout en demeurant l’objet de discussions savantes persistantes.
De la transmission orale à la première collecte écrite
Selon la tradition islamique, la révélation s’est étalée sur environ vingt-trois ans, entre La Mecque et Médine. Les versets étaient mémorisés par les compagnons du Prophète et consignés sur des supports hétéroclites : omoplates de chameau, morceaux de parchemin, fragments de cuir, tessons. Cette pluralité matérielle reflète une société où l’oralité primait, mais où l’écrit jouait déjà un rôle d’appoint pour fixer ce qui ne devait pas se perdre.
La mort du Prophète en 632 ouvre une période de vulnérabilité. La bataille de Yamama, qui voit tomber de nombreux mémorisateurs, pousse le calife Abou Bakr, sur les conseils d’Omar ibn al-Khattab, à commander une première compilation. La mission est confiée à Zayd ibn Thabit, ancien secrétaire de la révélation. Le recueil qui en résulte demeure cependant un document privé, conservé chez Hafsa, fille d’Omar, sans valeur normative universelle.
L’unification othmanienne et la stabilisation du rasm
Le tournant décisif intervient sous le califat d’Othman ibn Affan, au milieu du VIIe siècle. Devant la multiplication des lectures divergentes dans les provinces nouvellement conquises, le calife décide d’imposer un exemplaire de référence. Une commission, à nouveau pilotée par Zayd ibn Thabit, établit un texte unifié à partir du recueil détenu par Hafsa. Des copies sont expédiées vers les grands centres de l’empire naissant, et les versions concurrentes sont ordonnées détruites.
Ce mushaf othmanien ne portait toutefois ni voyelles ni points diacritiques. Le rasm, c’est-à-dire le squelette consonantique, autorisait plusieurs lectures légitimes. L’ajout des signes vocaliques est attribué à Abou al-Aswad al-Du’ali, puis perfectionné par al-Khalil ibn Ahmad al-Farahidi au VIIIe siècle. Le système des sept lectures canoniques, théorisé par Ibn Mujahid au Xe siècle, fixera durablement le cadre de la récitation, en marge duquel demeurent d’autres traditions reconnues.
L’âge de l’imprimerie et la standardisation moderne
Pendant des siècles, le Coran a circulé sous forme manuscrite, copié dans les ateliers de calligraphes du Caire, de Damas, de Cordoue ou d’Istanbul. La rencontre avec l’imprimerie fut tardive et conflictuelle. Les premières impressions européennes, à Venise au XVIe siècle puis à Hambourg au XVIIe, n’avaient aucune vocation cultuelle. Ce sont les éditions de Saint-Pétersbourg, à la fin du XVIIIe siècle, et surtout celle de Kazan au XIXe, qui ouvrent la voie à une diffusion typographique en terre d’islam.
Le jalon contemporain reste l’édition cairote de 1924, supervisée par un comité d’oulémas d’al-Azhar sous le règne du roi Fouad Ier. Adoptant la lecture de Hafs transmise par Asim, ce mushaf est devenu la référence quasi universelle du monde sunnite. Le complexe du roi Fahd à Médine, inauguré en 1985, en a pris le relais industriel en imprimant à ce jour plusieurs centaines de millions d’exemplaires destinés aux mosquées, écoles et fidèles du monde entier.
Reste que cette uniformisation éditoriale n’épuise pas le débat scientifique. Les manuscrits anciens découverts à Sanaa en 1972, ou les fragments conservés à Birmingham et datés au radiocarbone des premières décennies de l’hégire, alimentent une philologie coranique en plein essor, conduite aussi bien dans les universités occidentales que dans certains cercles arabes. Loin d’ébranler la foi des croyants, ces travaux replacent le texte dans une histoire matérielle dense, où chaque étape de transmission a laissé sa trace. Selon Raseef22, c’est précisément cette épaisseur historique qui rend le mushaf contemporain à la fois familier et complexe.
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