Oligui Nguema à Pékin : Libreville resserre son axe chinois

Large mining truck at a quarry in Thabazimbi, South Africa, under clear blue sky.Photo : Kefentse Molotsane / Pexels

La visite de cinq jours effectuée en Chine par le président de la transition Brice Oligui Nguema s’inscrit dans une séquence diplomatique dense pour le Gabon, qui cherche à consolider ses partenariats extérieurs depuis le changement de régime d’août 2023. En plaçant le groupe Huawei et la filière manganèse au cœur de l’agenda, Libreville signale que sa relation avec Pékin restera adossée à deux piliers familiers : l’infrastructure numérique et les ressources minières. Le choix n’a rien d’anodin pour un exécutif de transition encore en quête de reconnaissance internationale complète.

Un partenariat sino-gabonais structuré de longue date

La Chine n’est pas un partenaire nouveau pour le Gabon. Depuis le milieu des années 2000, Pékin s’est imposé comme le premier débouché à l’export du pays, aspirant une part écrasante du manganèse et du bois produits localement. Le Gabon figure, avec l’Afrique du Sud et l’Australie, parmi les trois premiers fournisseurs mondiaux de manganèse, minerai indispensable à la sidérurgie et de plus en plus convoité pour les batteries lithium-ion de nouvelle génération. La dépendance est réciproque : les hauts-fourneaux chinois absorbent une fraction majeure de la production gabonaise, extraite notamment dans le Haut-Ogooué.

Sur le plan des télécoms, la présence de Huawei au Gabon remonte à plus d’une quinzaine d’années. L’équipementier chinois a accompagné le déploiement de la fibre optique, des réseaux mobiles de troisième et quatrième génération, ainsi que des centres de données publics. Cette implantation s’est faite en parallèle d’engagements financiers portés par Exim Bank of China et la Banque de développement de Chine, qui ont contribué à alourdir la composante asiatique de la dette extérieure gabonaise.

Télécoms, 5G et souveraineté numérique en question

En remettant les discussions avec Huawei à l’ordre du jour, Libreville aborde un sujet sensible : celui du saut vers la 5G et de la modernisation du socle numérique national. Le Gabon compte plus de 3,3 millions d’abonnements mobiles pour une population d’environ 2,4 millions d’habitants, selon les ordres de grandeur publiés ces dernières années par l’Autorité de régulation des communications électroniques et des postes (ARCEP). Le marché est mûr, mais la couverture en très haut débit reste concentrée sur l’axe Libreville-Port-Gentil.

Un partenariat renforcé avec Huawei soulève les mêmes interrogations qu’ailleurs sur le continent : montée en gamme technologique rapide et crédit fournisseur attractif d’un côté, questions de cybersécurité et de dépendance d’infrastructure de l’autre. Plusieurs capitales africaines, de Nairobi à Dakar, ont choisi malgré les pressions occidentales de maintenir l’équipementier chinois dans leurs appels d’offres, privilégiant la compétitivité des prix et la rapidité de déploiement. La transition gabonaise s’inscrit dans cette ligne de continuité pragmatique.

Le manganèse, levier de renégociation

Le volet minier est sans doute le plus structurant. La filière manganèse gabonaise, dominée par Eramet via sa filiale Comilog et contestée par la montée en puissance de l’opérateur sino-gabonais Nouvelle Gabon Mining, est en phase de recomposition. La transition a affiché sa volonté d’augmenter la part transformée localement du minerai, et de rehausser les retombées fiscales du secteur. Une négociation avec des partenaires chinois, premiers acheteurs du minerai brut, est incontournable pour peser sur les prix et sécuriser des volumes pluriannuels.

Cette équation est délicate. Les cours du manganèse sont volatils, portés en 2024 par des tensions sur l’offre australienne mais exposés aux à-coups de la demande sidérurgique chinoise. Toute annonce d’investissement dans une unité de transformation, un terminal portuaire minéralier ou une extension ferroviaire du Transgabonais aurait un effet immédiat sur la perception de la trajectoire industrielle du pays.

Dette, calendrier politique et équilibres extérieurs

Reste la question du financement. Le Gabon affiche un ratio dette publique sur produit intérieur brut qui oscille autour de 70 %, selon les évaluations successives du Fonds monétaire international, avec une composante chinoise significative héritée des contrats d’infrastructures de la décennie précédente. Tout nouveau prêt concessionnel de Pékin devra s’articuler avec les engagements pris auprès des bailleurs multilatéraux et avec la perspective d’un retour aux marchés financiers internationaux.

Sur le plan politique, la séquence pékinoise intervient alors que la transition prépare les échéances électorales et cherche à démontrer, aux yeux des investisseurs comme de l’opinion intérieure, qu’elle n’est pas isolée. Concrètement, la visite valide un repositionnement : la Chine reste l’interlocuteur incontournable sur le minerai et le numérique, pendant que Paris, Bruxelles et Washington conservent un rôle, plus défensif, sur la gouvernance, la dette et la transition démocratique.

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Kouadio N'Guessan
Correspondant diplomatique, Kouadio N'Guessan suit les sommets africains, les négociations multilatérales et les relations bilatérales entre États du continent. Ancien attaché de presse dans une mission diplomatique, il apporte une connaissance fine des coulisses institutionnelles de la CEDEAO, de l'Union africaine et des partenariats Sud-Sud.

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