La dette extérieure des pays en développement a franchi la barre des 9 400 milliards de dollars, selon les données rendues publiques début novembre 2026. Ce chiffre, inédit par son ampleur, consacre une décennie d’accumulation ininterrompue d’engagements extérieurs par les économies du Sud, dont une partie non négligeable revient aux États africains. La progression s’est accélérée après la pandémie de 2020, période durant laquelle les besoins de financement d’urgence ont conduit à une multiplication des émissions souveraines, aussi bien auprès des bailleurs multilatéraux que sur les marchés obligataires internationaux.
Un encours qui pèse différemment selon les géographies africaines
L’Afrique subsaharienne ne représente qu’une fraction minoritaire de ce stock global, de l’ordre de 800 à 900 milliards de dollars selon les estimations convergentes de la Banque mondiale et de la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement (CNUCED) publiées ces dernières années. Mais rapportée à la taille des économies concernées, cette charge est bien plus lourde que dans d’autres régions. Plusieurs pays, dont la Zambie, le Ghana et l’Éthiopie, ont basculé en défaut ou en restructuration entre 2020 et 2024, obligeant la communauté financière internationale à réactiver le Cadre commun du G20, dont la lenteur de mise en œuvre a été critiquée à plusieurs reprises par la Banque africaine de développement (BAD).
Pour les quatorze États de la zone franc, la configuration est particulière. L’arrimage du franc CFA à l’euro limite le risque de change sur la dette libellée en devise européenne, mais expose en revanche fortement les émissions en dollars à la politique monétaire de la Réserve fédérale américaine. Le relèvement des taux directeurs opéré à partir de 2022 a ainsi renchéri le coût des eurobonds émis par la Côte d’Ivoire, le Sénégal, le Cameroun ou le Bénin, alourdissant mécaniquement le service annuel de la dette.
Le service de la dette, nouvelle variable d’ajustement budgétaire
Au-delà du stock, c’est le flux qui inquiète les ministres des Finances du continent. Les paiements au titre du service de la dette représentent désormais, pour plusieurs pays africains, davantage que les budgets cumulés de la santé et de l’éducation. Le Kenya a consacré en 2024 près de 60 % de ses recettes fiscales au remboursement de ses créanciers, un ratio comparable à celui observé au Nigeria et qui a nourri, dans les deux cas, des tensions sociales majeures autour des arbitrages budgétaires. Le Sénégal, confronté depuis fin 2024 à la révision à la hausse de son stock de dette après l’audit commandé par les nouvelles autorités, négocie actuellement un nouveau programme avec le FMI dont la conditionnalité portera largement sur la trajectoire d’endettement.
Une structure de créanciers profondément recomposée
La physionomie des prêteurs a changé en une génération. Les créanciers privés, détenteurs d’obligations internationales, concentrent désormais une part dominante des flux africains, loin devant le Club de Paris qui structurait l’essentiel des restructurations dans les années 1990 et 2000. La Chine, premier créancier bilatéral du continent depuis le milieu des années 2010, a réduit la voilure de ses nouveaux prêts à partir de 2019, mais son stock reste estimé entre 150 et 170 milliards de dollars pour l’ensemble de l’Afrique, avec une exposition particulièrement forte en Angola, en Zambie et au Kenya.
Quelles marges pour les souverainetés financières africaines
Face à cette architecture mouvante, plusieurs pistes sont explorées par les capitales africaines. Le développement des marchés obligataires régionaux, portés dans l’espace UEMOA par Umoa-Titres, offre une alternative partielle en monnaie locale, moins exposée au risque de change. L’Union africaine a par ailleurs relancé l’idée d’une agence africaine de notation souveraine, afin de contester ce que plusieurs chefs d’État qualifient de prime de risque excessive appliquée aux émetteurs du continent. La BAD, de son côté, promeut des instruments hybrides et des garanties de crédit destinés à abaisser le coût de la ressource.
Reste que le franchissement du seuil des 9 400 milliards agit comme un signal d’alarme pour les économies déjà fragilisées. Sans retour à une croissance nominale rapide, sans amélioration du recouvrement fiscal et sans réforme de l’architecture financière internationale, la trajectoire actuelle conduit mécaniquement à de nouveaux épisodes de restructuration. Pour l’Afrique, l’enjeu dépasse la seule gestion comptable : il engage la capacité des États à conserver la main sur leurs priorités de développement.
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