La rencontre des partis politiques africains tenue à Addis-Abeba a tourné à l’affrontement diplomatique feutré. Plusieurs délégations ont ouvertement contesté le positionnement de la représentation marocaine, prolongeant dans un cadre partisan les lignes de fracture qui traversent déjà l’Union africaine. L’incident, rapporté par la presse algérienne, confirme que la capitale éthiopienne reste le principal baromètre des rapports de force entre Rabat et Alger sur le continent.
Addis-Abeba, caisse de résonance des rivalités maghrébines
La ville qui abrite le siège de l’Union africaine concentre, depuis des décennies, l’essentiel des batailles diplomatiques entre le royaume chérifien et la République algérienne. Le Maroc avait quitté l’Organisation de l’unité africaine en 1984, après l’admission de la République arabe sahraouie démocratique (RASD), avant d’y revenir en janvier 2017 à l’issue d’un lobbying intense auprès d’une trentaine d’États membres. Depuis cette réintégration, chaque réunion continentale devient un test grandeur nature de l’influence réciproque des deux capitales.
Le sommet des partis politiques africains s’inscrit dans cette géographie sensible. À la différence des sessions ordinaires de l’UA, ces rencontres réunissent des formations partisanes et non des États, ce qui en fait un espace plus souple, mais aussi plus perméable aux coups de force symboliques. Pour Rabat comme pour Alger, y faire entendre sa voix revient à sécuriser des relais politiques nationaux dans des pays où les positions officielles peuvent fluctuer au gré des alternances.
Un front diplomatique partisan en pleine recomposition
La contestation visant la délégation marocaine intervient alors que le dossier du Sahara occidental connaît une actualité dense. Depuis la résolution 2703 du Conseil de sécurité adoptée en octobre 2023, le processus onusien patine, tandis que Rabat multiplie les reconnaissances bilatérales de son plan d’autonomie, obtenu notamment de la France en juillet 2024 et d’Israël en 2023. Alger, de son côté, a rompu ses relations diplomatiques avec Rabat en août 2021 et consacre d’importantes ressources diplomatiques à contenir la dynamique marocaine en Afrique subsaharienne.
Dans ce contexte, les enceintes partisanes offrent un relais complémentaire aux canaux étatiques. Elles permettent de mobiliser des partis au pouvoir ou d’opposition sur des motions qui n’engagent pas formellement les gouvernements, tout en pesant sur l’opinion politique continentale. L’Afrique australe, historiquement acquise aux thèses sahraouies à travers l’ANC sud-africain, la ZANU-PF zimbabwéenne ou la SWAPO namibienne, y croise une Afrique de l’Ouest francophone désormais largement acquise aux positions marocaines, du Sénégal à la Côte d’Ivoire.
Un enjeu d’image à quelques mois d’échéances africaines décisives
L’épisode d’Addis-Abeba intervient à un moment charnière pour la diplomatie africaine du Maroc. Le royaume brigue plusieurs postes clés au sein des structures continentales et pousse pour la concrétisation du gazoduc Afrique atlantique, projet évalué à environ 25 milliards de dollars selon les estimations publiques diffusées par l’Office national des hydrocarbures et des mines, qui doit relier le Nigeria au Maroc en traversant une dizaine d’États côtiers. Chaque contre-performance symbolique dans une enceinte continentale fragilise la narration d’un leadership africain assumé.
À l’inverse, Alger cherche à démontrer que son retour diplomatique, amorcé avec l’accession au Conseil de sécurité pour le mandat 2024-2025, se traduit en influence concrète sur le continent. La capacité à fédérer un rejet collectif contre une initiative marocaine, même dans un cadre partisan, nourrit ce récit. Reste que ces victoires d’étape restent fragiles : les équilibres au sein de l’UA se jouent à 54 voix, et le Maroc a prouvé, lors de son retour en 2017, qu’il savait convertir un travail de longue haleine en majorité continentale.
Concrètement, l’incident rappelle que la bataille d’influence entre Rabat et Alger ne se joue plus seulement dans les chancelleries, mais aussi dans les forums parallèles de la gouvernance africaine. Les partis politiques, longtemps considérés comme des acteurs secondaires de la diplomatie continentale, deviennent un terrain d’affrontement à part entière, où se préparent les positionnements futurs des exécutifs nationaux.
Pour aller plus loin
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