Sénégal : la rupture s’installe entre Faye et Sonko

A group of people walking down a sunny street in Pikine, Dakar, Senegal, showcasing urban life.Photo : Amaury Michaux / Pexels

La scène politique sénégalaise vit un basculement. Un an après l’élection de Bassirou Diomaye Faye à la magistrature suprême, l’unité de façade qui liait le chef de l’État à son premier ministre Ousmane Sonko se fissure au grand jour. Le 2 mai, le président a publiquement mis en garde contre la « personnification » du Pastef, formation dont Sonko demeure le président et la figure tutélaire. La déclaration, soigneusement calibrée, sonne comme un rappel à l’ordre adressé à celui qui fut longtemps son mentor politique.

Une cohabitation interne devenue explosive au sommet du Pastef

L’attelage Faye-Sonko reposait, dès le départ, sur une équation institutionnelle inédite. Empêché de se présenter à la présidentielle de mars 2024 en raison de ses démêlés judiciaires, Ousmane Sonko avait cédé sa place de candidat à Bassirou Diomaye Faye, alors numéro deux du Pastef et compagnon de cellule. Ce transfert de candidature, conclu dans l’urgence, a porté à la tête du pays un homme jusque-là peu connu du grand public, tandis que Sonko conservait l’autorité sur l’appareil partisan et héritait de la primature.

Cette architecture bicéphale a fonctionné quelques mois sur le crédit de la victoire. Mais la pratique du pouvoir a rapidement révélé les divergences de méthode. Là où le chef de l’État cultive un style mesuré et institutionnel, son premier ministre conserve un registre offensif, hérité de ses années d’opposition. Les arbitrages économiques, la gestion des dossiers sensibles hérités du régime de Macky Sall et la communication gouvernementale ont multiplié les points de friction.

La « personnification » du parti, ligne de faille assumée

En ciblant la « personnification » du Pastef, Bassirou Diomaye Faye s’attaque frontalement à un mode d’organisation où Ousmane Sonko incarne, à lui seul, la matrice idéologique et électorale du mouvement. Le message vise à rappeler que la légitimité présidentielle ne se confond pas avec celle du parti, et qu’un appareil politique ne saurait être l’instrument d’une seule trajectoire individuelle. Pour les observateurs de Dakar, cette sortie marque un tournant : jusqu’alors, le président s’était astreint à une discipline de soutien public à son premier ministre.

La réplique de l’entourage de Sonko n’a pas tardé. Plusieurs cadres proches du chef du gouvernement ont relativisé la portée de la mise en garde, tout en réaffirmant la centralité du président du Pastef dans le dispositif. Cette guerre de positions, encore feutrée, se joue autant dans les médias que dans les arbitrages internes au parti, où chaque nomination devient un test d’autorité.

Un risque institutionnel pour la transformation promise

L’enjeu dépasse la querelle d’hommes. Élu sur un programme de rupture souverainiste, le tandem avait promis une refonte des contrats miniers, pétroliers et gaziers, une renégociation de la coopération avec Paris et une assainissement budgétaire dans un contexte de finances publiques tendues. La crise de la dette héritée, dont l’ampleur a été révélée par la Cour des comptes à l’automne 2024, exige une exécutif soudé face aux bailleurs internationaux et aux marchés.

Or les signaux contradictoires envoyés par le palais et la primature compliquent la lisibilité de la trajectoire économique. Les investisseurs internationaux, déjà refroidis par la dégradation de la note souveraine, scrutent la stabilité de l’attelage. Les partenaires régionaux, à commencer par la Côte d’Ivoire et la Mauritanie, observent avec attention la capacité du Sénégal à tenir son rang diplomatique, alors que Dakar revendique un leadership souverainiste en Afrique de l’Ouest.

Reste la question des législatives à venir et du calendrier interne du Pastef. Si la rupture se consolide, elle pourrait conduire à un réalignement des forces au sein de la majorité, voire à une recomposition partisane. À l’inverse, un compromis négocié supposerait une clarification publique des rôles entre le chef de l’État et celui qui demeure, pour l’instant, son premier ministre. Le Sénégal entre ainsi dans une séquence politique où la trajectoire du pouvoir issu de mars 2024 se rejoue. Selon Le Monde Afrique.

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Serge Kaboré
Journaliste politique, Serge Kaboré suit les trajectoires électorales et la gouvernance publique dans l'espace francophone ouest-africain. Ses analyses portent sur les alternances démocratiques, la réforme de l'État, les transitions militaires et les politiques publiques structurantes dans les domaines de l'éducation et de la santé.

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