L’idéologie du Grand Israël redessine les frontières régionales

Street view of Checkpoint Charlie in Berlin, iconic Cold War site with urban surroundings.Photo : Alberto Capparelli / Pexels

L’idéologie du Grand Israël n’est plus cantonnée aux marges religieuses ou messianiques de la vie politique israélienne. Elle s’invite désormais au cœur du discours gouvernemental. En début de semaine, le ministre des Finances Bezalel Smotrich a réaffirmé que la séquence militaire ouverte après le 7-Octobre déboucherait sur une modification des frontières d’Israël, qu’il s’agisse de Gaza, du Liban, de la Syrie ou de ce que les autorités israéliennes désignent comme la Judée-Samarie, c’est-à-dire la Cisjordanie occupée. Cette projection assumée traduit un basculement doctrinal qui dépasse la simple gestion sécuritaire d’un conflit régional.

Une expansion territoriale qui s’étend au-delà des frontières palestiniennes

Sur le terrain, la progression des zones contrôlées par l’armée israélienne est tangible. Au sud du Liban, l’État hébreu occupe plusieurs positions dans la zone tampon issue des combats avec le Hezbollah. En Syrie, la chute du régime de Bachar el-Assad fin 2024 a ouvert un espace stratégique dont Tsahal a profité pour consolider son emprise au-delà de la ligne de cessez-le-feu sur le Golan. À Gaza, les corridors militaires fragmentent l’enclave et redessinent une géographie qui n’est plus celle d’avant-guerre. En Cisjordanie, la colonisation s’accélère, encouragée par un cabinet où les figures du sionisme religieux disposent de portefeuilles décisifs.

Pour Laure Foucher, maître de recherche Moyen-Orient à la Fondation pour la recherche stratégique (FRS), cette dynamique répond à une logique cohérente. L’expansion territoriale, théorisée par une partie de l’exécutif, vise à reconfigurer durablement l’environnement régional d’Israël. Elle s’appuie sur un récit où la sécurité du pays est indissociable d’une profondeur stratégique élargie, gagnée au détriment des voisins arabes et des Palestiniens.

La question palestinienne reléguée au second plan

L’analyste souligne que cette doctrine a un effet politique majeur : elle dissout la question nationale palestinienne dans un dossier régional plus vaste. En portant le débat sur des frontières à reconfigurer du Sinaï au Hermon, le gouvernement de Benyamin Netanyahou éloigne l’horizon d’une solution à deux États. La revendication palestinienne d’un territoire souverain devient un élément parmi d’autres dans une équation qui inclut désormais le tracé syrien, la profondeur libanaise et la maîtrise des couloirs gaziotes.

Concrètement, cette dilution sert plusieurs objectifs. Elle permet de différer toute négociation politique sur la Cisjordanie en l’incluant dans un ensemble plus large dont les paramètres ne sont pas définis. Elle affaiblit l’Autorité palestinienne, déjà fragilisée par la guerre à Gaza et par la concurrence du Hamas. Elle place enfin les partenaires arabes signataires des accords d’Abraham devant un dilemme : accepter un Israël aux contours mouvants ou suspendre une normalisation économique qu’ils jugent stratégique.

Un défi pour les chancelleries arabes et occidentales

Pour les capitales du Golfe, la séquence ouvre une période d’incertitude. Riyad, qui négociait avant le 7-Octobre une normalisation avec l’État hébreu, voit ses marges réduites. Le Caire et Amman, gardiens historiques d’un règlement fondé sur les frontières de 1967, redoutent les conséquences démographiques d’une absorption rampante de la Cisjordanie. Du côté européen, la rhétorique du Grand Israël heurte frontalement la doctrine officielle des deux États, sans pour autant déclencher de mesures coercitives à la hauteur du basculement décrit.

Reste que la traduction juridique de ces évolutions demeure incertaine. Aucune annexion formelle n’a été prononcée hors du Golan et de Jérusalem-Est, déjà entérinées par la Knesset dans les décennies passées. Les territoires occupés depuis 2023 le sont sous régime militaire, ce qui maintient une ambiguïté commode pour Tel-Aviv. Mais le discours officiel, lui, ne masque plus la trajectoire visée. Selon RFI Moyen-Orient.

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Ibrahim El Hadj
Correspondant Moyen-Orient, Ibrahim El Hadj suit les dossiers géopolitiques et économiques de la région, avec un intérêt particulier pour les investissements du Golfe en Afrique, les routes commerciales de la mer Rouge et la diplomatie énergétique. Arabophone et francophone, il travaille sur les sources libanaises, algériennes et émiraties.

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