Le groupe pétrolier émirati ADNOC a officialisé la reprise des activités de Shell en Afrique du Sud pour une valeur d’environ un milliard de dollars. L’accord, longtemps évoqué en coulisses, porte sur le portefeuille aval du géant anglo-néerlandais dans le pays, incluant un réseau de stations-service, des dépôts et une participation dans une raffinerie. Il marque l’un des plus importants investissements énergétiques du Golfe en Afrique australe depuis une décennie.
Pour la compagnie d’Abou Dhabi, l’opération constitue une porte d’entrée sur le premier marché de carburants d’Afrique subsaharienne. Elle s’inscrit dans la stratégie d’internationalisation portée par son directeur général Sultan Al Jaber, qui pilote depuis plusieurs années la diversification géographique du groupe au-delà de ses activités amont dans les Émirats arabes unis.
Un désengagement occidental qui profite au Golfe
Shell avait annoncé dès 2024 son intention de céder ses activités de distribution en Afrique du Sud, dans le cadre d’un vaste plan de recentrage sur les segments les plus rentables et sur la transition bas-carbone. La major londonienne, présente dans le pays depuis plus d’un siècle, jugeait ses actifs sud-africains insuffisamment performants au regard de ses critères de rendement. Plusieurs acquéreurs potentiels s’étaient manifestés, dont des fonds d’investissement locaux et le trader Trafigura.
Le choix d’ADNOC traduit une lame de fond. BP, TotalEnergies et Chevron ont, tour à tour, allégé leur exposition à certains marchés africains matures, invoquant des marges tendues et des contraintes réglementaires. Dans le même temps, les compagnies nationales du Golfe, adossées à des bilans solidement capitalisés, saisissent ces opportunités pour verrouiller des débouchés commerciaux à long terme. Saudi Aramco a suivi une trajectoire comparable en prenant pied au Chili et au Pakistan.
Concrètement, le rachat donne à ADNOC un accès direct à un parc d’environ 600 stations-service, à des infrastructures logistiques stratégiques et à une part dans la raffinerie SAPREF de Durban, arrêtée depuis 2022 mais dont la relance est régulièrement évoquée par les autorités sud-africaines. La question de la remise en service de cette unité de 180 000 barils par jour devient un enjeu politique majeur, alors que le pays importe désormais l’essentiel de ses produits raffinés.
Pretoria arbitre entre souveraineté et attractivité
L’opération devait obtenir l’aval de la Competition Commission sud-africaine, qui a examiné ses implications en matière de concurrence et de contenu local. Les autorités de Pretoria, attachées à la doctrine du Black Economic Empowerment, ont exigé des garanties sur la participation d’actionnaires historiquement défavorisés au capital de la nouvelle entité. Des engagements en matière d’emploi et d’investissement industriel ont également été négociés.
Le président Cyril Ramaphosa a fait de la sécurité d’approvisionnement énergétique une priorité, dans un pays fragilisé par la crise structurelle d’Eskom et par la dépendance croissante aux importations de carburants. L’arrivée d’un opérateur adossé à un État producteur du Golfe est perçue à Pretoria comme un levier potentiel pour sécuriser des flux d’approvisionnement à des conditions préférentielles. Reste que les autorités devront veiller à ce que l’acquéreur respecte les objectifs de transition énergétique inscrits dans le plan intégré des ressources.
Un signal fort pour les marchés africains
L’entrée d’ADNOC en Afrique du Sud s’ajoute à ses positions déjà constituées au Mozambique, où le groupe a pris une participation dans un projet gazier majeur, et en Égypte, où il opère dans la pétrochimie. Le groupe émirati confirme ainsi son ambition de bâtir une chaîne intégrée s’étendant de l’amont gazier au retail carburant sur le continent africain. Cette stratégie contraste avec la prudence affichée par plusieurs de ses concurrents occidentaux.
Pour les décideurs africains, la transaction envoie un signal clair : les capitaux du Golfe sont désormais des acteurs incontournables du redéploiement du secteur énergétique continental. Les Émirats arabes unis, le Qatar et l’Arabie saoudite ont multiplié depuis 2022 les prises de participation dans les infrastructures portuaires, minières et énergétiques africaines, avec une capacité d’exécution rapide que peu de partenaires traditionnels parviennent à égaler.
Selon Financial Afrik, la finalisation de la transaction devrait intervenir dans les prochains mois, sous réserve des dernières autorisations réglementaires.
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