Le débat sur la documentation des crimes israéliens au Liban et leur portage devant les instances internationales s’est transformé en épreuve de force au sommet de l’État. Deux ministres, Tarek Métri et Kamal Chehadé Salamé, ont pris publiquement leurs distances avec les orientations attribuées au président de la République Joseph Aoun et au chef du gouvernement Nawaf Salam. Leur position, révélée par la presse beyrouthine, tranche avec la retenue affichée par le sommet de l’exécutif, soucieux de ménager les partenaires occidentaux impliqués dans les tractations sur la trêve avec Israël.
Une fronde ministérielle assumée à Beyrouth
Les deux ministres considèrent que le Liban ne peut renoncer à consigner, dossier par dossier, les frappes, destructions et pertes civiles imputées à l’armée israélienne depuis l’automne 2023. Ils plaident pour une saisine méthodique des mécanismes onusiens et de la Cour internationale de justice, à l’image de la démarche portée par l’Afrique du Sud. Leur argument est double : documenter est un devoir juridique envers les victimes, et c’est aussi un levier diplomatique dans les négociations en cours sur la frontière sud.
Cette position les place en porte-à-faux avec la ligne prêtée à la présidence libanaise et à la primature, jugée plus prudente. Selon les informations rapportées, le président Joseph Aoun et le Premier ministre Nawaf Salam privilégient une approche discrète, redoutant que la judiciarisation ne fragilise les canaux ouverts avec Washington et Paris. Ces deux capitales pilotent, depuis novembre 2024, la mise en œuvre du cessez-le-feu conclu entre le Hezbollah et Israël.
Documenter les frappes, un dossier hautement sensible
Le contentieux ne se limite pas à une divergence de tempérament. Il touche au cœur de la souveraineté judiciaire du pays. Depuis le début des hostilités élargies en septembre 2024, les frappes israéliennes ont visé la banlieue sud de Beyrouth, la Békaa et de larges pans du Liban-Sud, occasionnant des milliers de morts et le déplacement de plus d’un million de personnes selon les données officielles libanaises. Nombre de ces frappes ont ciblé des habitations, des ambulanciers et des journalistes, autant d’éléments qui alimentent le dossier constitué par les autorités et les organisations de défense des droits humains.
Tarek Métri, universitaire et ancien ministre reconnu pour son expertise diplomatique, comme Kamal Chehadé Salamé, considèrent que le renoncement à la voie internationale enverrait un signal d’impunité. Leur démarche s’inscrit dans un mouvement plus large, où plusieurs États tentent de mobiliser le droit international humanitaire contre les opérations israéliennes menées à Gaza et au Liban.
Un exécutif traversé par les arbitrages diplomatiques
La divergence renvoie aux marges de manœuvre étroites du gouvernement Salam, formé en février 2025 avec l’ambition affichée de restaurer la crédibilité institutionnelle du Liban. Le chef du gouvernement, ancien président de la Cour internationale de justice, connaît mieux que quiconque les rouages contentieux du droit international. Son apparente réserve à porter le dossier libanais devant La Haye interroge une partie de l’opinion, qui y voit une concession aux exigences américaines.
À l’inverse, la présidence Aoun mise sur la consolidation du cessez-le-feu et sur la reprise des livraisons d’aide à la reconstruction, estimées à plusieurs milliards de dollars. Toute escalade judiciaire est perçue, dans cet entourage, comme un risque de gel des flux financiers attendus des bailleurs du Golfe et de l’Union européenne. Reste que la démarche de Métri et Salamé bénéficie d’un soutien parlementaire transversal, et qu’un blocage prolongé au Conseil des ministres pourrait déboucher sur une crise ouverte.
Concrètement, les deux ministres réclament la formalisation d’un comité interministériel chargé de centraliser les preuves et de préparer les dépôts devant les juridictions compétentes. La question sera portée à l’ordre du jour d’un prochain Conseil des ministres, où l’arbitrage du président Aoun sera scruté. Selon Al Akhbar, ce désaccord public marque l’une des premières fractures visibles au sein du nouvel exécutif libanais.
Pour aller plus loin
Liban : mandat d’amener contre le journaliste Hassan Olleik · Trump propose à Aoun des terres libérées contre le désarmement du Hezbollah · Iran-États-Unis : un ex-responsable du Pentagone redoute une impasse durable

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