Le gouvernement tchadien prépare un tournant majeur pour sa filière élevage. Les autorités de N’Djamena ont annoncé la mise en extinction progressive des exportations de bétail vivant à l’horizon 2028, avec pour ambition de retenir sur le territoire national la valeur ajoutée générée par un secteur qui constitue le deuxième pilier de l’économie après les hydrocarbures. La décision, à la fois économique et souveraine, s’inscrit dans une stratégie plus large de diversification industrielle et de montée en gamme des produits d’origine animale destinés aux marchés régionaux.
Une filière stratégique sous-valorisée
Avec un cheptel estimé parmi les plus importants du Sahel, le Tchad exporte historiquement ses bovins, ovins et camelins sur pied vers le Nigeria, le Cameroun, la République centrafricaine et, plus loin, vers les pays du Golfe. Cette organisation prive le pays d’une part substantielle de la valeur créée en aval, notamment dans l’abattage industriel, la découpe, la transformation et le conditionnement. Les recettes fiscales issues du commerce transfrontalier restent difficiles à tracer, une portion significative des flux échappant aux circuits officiels via les couloirs informels traversant le bassin du lac Tchad.
Pour les pouvoirs publics, cette configuration devient intenable. La transformation locale offrirait des marges nettement supérieures, tout en générant des emplois qualifiés dans les régions pastorales du centre et de l’est du pays. L’exécutif tchadien mise sur la construction d’abattoirs modernes, de chaînes de froid et de tanneries industrielles pour capter la rente de la viande, du cuir et des sous-produits. Objectif affiché : passer d’une économie d’exportation brute à une économie de valorisation.
Un pari industriel à hauts risques
La réussite du chantier dépendra de plusieurs conditions rarement réunies simultanément. Il faudra d’abord attirer des investissements privés significatifs pour bâtir les infrastructures d’abattage et de transformation aux normes sanitaires internationales, en particulier celles exigées par les marchés du Golfe et de l’Afrique centrale. Le financement de ces équipements, souvent capitalistiques, suppose un partenariat étroit avec les bailleurs multilatéraux et les fonds souverains intéressés par l’agroalimentaire africain.
Se pose ensuite la question logistique. Le Tchad, pays enclavé, doit résoudre l’équation du transport de viande sous température dirigée vers ses débouchés extérieurs, ce qui implique des corridors routiers fiabilisés vers Douala, Port-Soudan ou les ports libyens. Le retard des infrastructures pourrait éroder la compétitivité des produits finis face à des concurrents comme le Soudan, l’Éthiopie ou le Brésil, déjà positionnés sur les marchés halal du Moyen-Orient. La formation d’une main-d’œuvre technique spécialisée reste par ailleurs un chantier ouvert.
Effets d’entraînement régionaux
La mesure aura des répercussions dépassant les frontières tchadiennes. Les marchés à bestiaux du nord du Nigeria et du nord Cameroun, largement approvisionnés par le cheptel tchadien, devront ajuster leurs circuits. Les éleveurs peuls et arabes qui pratiquent la transhumance transfrontalière verront leurs pratiques commerciales évoluer, avec un risque de tensions sociales si l’accompagnement des communautés pastorales n’est pas calibré. L’exécutif devra convaincre ces acteurs traditionnels, souvent méfiants à l’égard de l’État, que la formalisation de la filière servira leurs intérêts.
Dans le même temps, la décision tchadienne pourrait inspirer d’autres États sahéliens confrontés au même dilemme entre exportation brute et industrialisation. Le Mali, le Niger et le Burkina Faso, également dotés de cheptels considérables, observent avec intérêt les stratégies de captation de valeur. Une coordination régionale, sous l’égide de la Communauté économique des États de l’Afrique centrale (CEEAC) ou du G5 Sahel, permettrait d’harmoniser les normes sanitaires et d’éviter une concurrence stérile entre pays voisins.
Reste que le calendrier fixé à 2028 laisse une marge étroite. Deux à trois ans suffiront-ils pour bâtir un tissu industriel capable d’absorber les volumes aujourd’hui exportés vivants ? La crédibilité de la réforme se jouera sur la capacité de l’État à sécuriser les investissements, à faire monter en puissance les capacités d’abattage et à accompagner socialement une transition qui touche des millions de familles pastorales. Selon Financial Afrik.
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