Pétrole nigérien : pourquoi Bamako et Ouagadougou peinent à en profiter

Aerial view of large industrial oil tanks in a desert setting with mountains in the distance.Photo : Мирон Гиндин / Pexels

Le pétrole nigérien devait constituer l’un des ciments les plus tangibles de l’Alliance des États du Sahel (AES). Deux ans après le rapprochement politique entre Niamey, Bamako et Ouagadougou, les livraisons attendues par le Burkina Faso et le Mali tardent pourtant à prendre corps. La question dépasse la seule logistique. Elle interroge la capacité du Niger à disposer librement de ses hydrocarbures, dans un montage financier et industriel largement structuré par la Chine.

Un brut nigérien largement préempté par Pékin

L’exploitation du bloc d’Agadem, opérée par la China National Petroleum Corporation (CNPC), alimente depuis le printemps 2024 le pipeline reliant le sud-est nigérien au port béninois de Sèmè-Kpodji. Long de près de 2 000 kilomètres, cet ouvrage a coûté environ 4 milliards de dollars, financés par le partenaire chinois. Sa vocation première reste l’exportation du brut vers les marchés internationaux, avec des volumes ciblés autour de 90 000 barils par jour.

Ce schéma laisse peu de latitude aux autorités nigériennes pour orienter des cargaisons vers leurs voisins immédiats. Les recettes attendues du pétrole servent en partie à rembourser des avances consenties par Pékin, notamment un prêt de 400 millions de dollars négocié dans l’urgence après le coup d’État de juillet 2023. Chaque baril réaffecté à un usage régional est autant de devises soustraites au service de la dette. L’équation financière contraint donc le champ des concessions possibles.

Bamako et Ouagadougou face au mur des infrastructures

Sur le papier, l’idée d’irriguer le Sahel avec du brut sahélien séduit. Dans les faits, ni le Mali ni le Burkina Faso ne disposent de raffineries capables d’absorber un pétrole non traité. Bamako dépend encore massivement des produits raffinés importés via les ports d’Abidjan, de Dakar et, plus récemment, de Lomé et Cotonou. Ouagadougou se trouve dans une situation comparable, avec une facture pétrolière qui grève lourdement ses finances publiques et alimente régulièrement des tensions sur les prix à la pompe.

Pour transformer la promesse politique en flux réel, il faudrait soit acheminer le brut par camions sur des milliers de kilomètres de pistes exposées aux groupes armés, soit construire un embranchement dédié à partir du pipeline existant. Les deux options se heurtent au manque de financements souverains et à l’absence, pour l’instant, d’un opérateur industriel prêt à investir dans un projet dont la rentabilité dépendra d’arbitrages politiques mouvants.

Une souveraineté énergétique à l’épreuve du réel

La brouille prolongée entre Niamey et Cotonou a par ailleurs fragilisé la chaîne logistique. Les autorités béninoises ont, à plusieurs reprises, suspendu les chargements au terminal de Sèmè, obligeant la partie nigérienne à multiplier les négociations pour maintenir le débit d’exportation. Cette dépendance à un corridor unique illustre la vulnérabilité stratégique de la production nigérienne, et par ricochet, celle de tout projet de redistribution régionale.

À cela s’ajoutent les crispations sur la fiscalité pétrolière. Niamey a engagé un bras de fer avec la CNPC pour renégocier certaines clauses jugées défavorables, tout en cherchant à sécuriser un prix de vente plus rémunérateur. Ces discussions techniques, menées loin des projecteurs, conditionnent la marge de manœuvre du gouvernement pour proposer à ses partenaires de l’AES des tarifs préférentiels sans creuser ses propres pertes.

La perspective d’une raffinerie commune, régulièrement évoquée dans les sommets de l’AES, reste à ce stade au stade des intentions. Un projet d’unité mutualisée exigerait plusieurs centaines de millions de dollars d’investissement, un tour de table crédible et un accord juridique sur la propriété des installations. Aucun de ces éléments n’a été formalisé publiquement. Concrètement, les besoins immédiats du Mali et du Burkina Faso continuent d’être couverts par les circuits classiques, souvent via des intermédiaires russes ou moyen-orientaux pour les produits raffinés.

Reste que la question dépasse le seul enregistrement comptable des barils. Le pétrole nigérien est devenu un marqueur politique de la cohésion de l’AES, un test grandeur nature de la capacité des trois régimes militaires à traduire leur discours de rupture en gains économiques palpables pour leurs populations. Tant que les infrastructures et les cadres contractuels n’auront pas été alignés sur cette ambition, le brut d’Agadem restera d’abord une ressource orientée vers les marchés asiatiques. Selon Financial Afrik, les blocages actuels tiennent autant à la géographie qu’aux engagements pris avec les créanciers chinois.

Pour aller plus loin

La BOAD débloque 8 milliards de FCFA pour le carburant malien · Cotco : Savannah réclame 228 milliards de FCFA à la SNH et au Tchad · Alger accueille le renouvellement du pacte pétrolier de l’OPEP

Actualité africaine

About the Author

Moussa Kéita
Spécialiste des matières premières et de la transition énergétique, Moussa Kéita suit les filières pétrolières, gazières et minières africaines. Il s'intéresse particulièrement à la gouvernance des ressources extractives, aux nouveaux projets d'hydrogène vert et aux tensions géopolitiques autour des minerais stratégiques comme le cobalt et le lithium.

Be the first to comment on "Pétrole nigérien : pourquoi Bamako et Ouagadougou peinent à en profiter"

Laisser un commentaire