Falémé : l’armée sénégalaise frappe l’orpaillage clandestin à Tambacounda

Aerial view of wooden boats along the Niger River in Bamako, Mali. Busy riverbank activity.Photo : Fatih Turan / Pexels

L’opération conduite le 10 octobre par la Zone militaire N°4 sur la Falémé, affluent du fleuve Sénégal matérialisant une partie de la frontière avec le Mali, relance la question de la maîtrise de l’orpaillage clandestin dans la région de Tambacounda. Les militaires sénégalais ont saisi quinze machines sur un site aurifère non autorisé, dans une zone où l’activité informelle prospère depuis plus d’une décennie à la faveur du relief, de la porosité frontalière et de la flambée durable des cours de l’or.

Un bassin frontalier devenu point noir environnemental

La Falémé est, avec la Gambie et le haut Sénégal, l’un des bassins les plus exposés à l’orpaillage mécanisé en Afrique de l’Ouest. Les sites clandestins y recourent massivement à des dragues flottantes, à des motopompes et à des concasseurs, qui éventrent les berges et libèrent dans l’eau des quantités importantes de matières en suspension. L’usage du mercure, voire du cyanure sur les sites les plus structurés, contamine durablement un cours d’eau dont dépendent les populations riveraines des deux rives.

Les autorités sénégalaises documentent depuis plusieurs années la dégradation de la qualité de l’eau de la Falémé, au point que le ministère de l’Environnement avait obtenu, en 2022, un arrêté interdisant toute activité d’orpaillage sur une bande longeant le fleuve. Cette interdiction, régulièrement reconduite, n’a jamais été pleinement appliquée faute de moyens pérennes de surveillance sur un linéaire de plusieurs centaines de kilomètres, souvent accessible uniquement par piste.

Une filière or qui échappe à la fiscalité sénégalaise

L’enjeu n’est pas seulement écologique. L’or est devenu, aux côtés des hydrocarbures entrés en production en 2024, l’un des principaux produits d’exportation du Sénégal, tiré par la mine industrielle de Sabodala exploitée par le canadien Endeavour Mining dans le même département de Saraya. À côté de cette production formelle, l’orpaillage artisanal et mécanisé représenterait, selon les ordres de grandeur régulièrement avancés par les institutions ouest-africaines, plusieurs tonnes de métal par an qui quittent le territoire sans déclaration douanière ni fiscalisation.

Une large part de cette production rejoint les circuits de négoce installés à Bamako puis réexportés vers Dubaï, hub mondial de l’or informel ouest-africain. Le manque à gagner pour les finances publiques sénégalaises se chiffre en dizaines de milliards de francs CFA chaque année, dans un contexte où le gouvernement de Bassirou Diomaye Faye a fait de la mobilisation des recettes intérieures un pilier de son programme de redressement budgétaire négocié avec le Fonds monétaire international.

La réponse sécuritaire bute sur la coordination transfrontalière

La montée en puissance des opérations militaires dans l’est du pays répond à une directive présidentielle de 2024 enjoignant à l’armée, à la gendarmerie, à la douane et aux agents des eaux et forêts de resserrer le maillage sur les zones aurifères. Les saisies de dragues, de motopompes et parfois de lots de mercure se sont multipliées, et plusieurs ressortissants étrangers ont été reconduits à la frontière au cours des derniers mois. La Zone militaire N°4, basée à Tambacounda, est en première ligne sur ce dispositif.

Reste que l’efficacité de ces opérations se heurte à une réalité géographique têtue. Les orpailleurs délogés sur la rive sénégalaise se replient sur la rive malienne, et inversement, dans une partie de cache-cache qui n’a jamais vraiment cessé depuis la fermeture temporaire de certains sites en 2020. Les discussions engagées entre Dakar et Bamako sur une surveillance conjointe de la Falémé n’ont pas encore débouché sur un dispositif opérationnel permanent, alors que la Guinée, troisième riveraine du bassin aurifère, mène sa propre politique.

Dans ce contexte, la saisie du 10 octobre pèsera surtout par son effet dissuasif local. Pour obtenir un effet durable, les autorités sénégalaises devront articuler ces coups de filet avec un traitement judiciaire des commanditaires, souvent protégés par des intermédiaires locaux, et avec une offre de reconversion économique crédible pour les populations qui vivent, de part et d’autre de la Falémé, du métal jaune.

Pour aller plus loin

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Moussa Kéita
Spécialiste des matières premières et de la transition énergétique, Moussa Kéita suit les filières pétrolières, gazières et minières africaines. Il s'intéresse particulièrement à la gouvernance des ressources extractives, aux nouveaux projets d'hydrogène vert et aux tensions géopolitiques autour des minerais stratégiques comme le cobalt et le lithium.

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