La connectivité en Afrique de l’Ouest progresse plus vite sur la carte que dans les usages. Avec un taux d’adoption de l’internet mobile estimé à 30 % et un écart d’usage de 63 %, la région illustre l’un des paradoxes les plus persistants des télécoms africains : la couverture réseau précède, parfois de plusieurs années, l’appropriation réelle du service par les populations. Entre le signal disponible et l’abonnement actif, se loge une zone grise que les régulateurs et les opérateurs peinent à réduire.
L’écart d’usage, concept popularisé par les études sectorielles de la GSMA sur le mobile internet, désigne la part de la population qui vit sous couverture d’un réseau haut débit mais n’y souscrit pas. En Afrique subsaharienne, cette fracture dépasse largement la fracture de couverture, laquelle se réduit d’année en année grâce aux obligations de déploiement imposées aux opérateurs. En Afrique de l’Ouest, 63 % d’habitants concernés signifient que la contrainte n’est plus principalement technique : elle est économique, culturelle et sociale.
Un marché ouest-africain contraint par le prix du terminal
Le premier frein tient au coût d’entrée. Un smartphone 4G d’entrée de gamme reste vendu entre 40 et 80 dollars dans la plupart des pays de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), soit l’équivalent de plusieurs semaines de revenu médian dans des économies où le PIB par habitant oscille entre 800 et 1 700 dollars pour le Sénégal, la Côte d’Ivoire ou le Ghana, et tombe sous les 900 dollars au Mali, au Burkina Faso ou au Niger. L’Union internationale des télécommunications (UIT) rappelle régulièrement que le coût d’un terminal représente, pour un ménage pauvre, la principale barrière à l’entrée sur l’internet mobile.
Le prix du gigaoctet pèse également. Si des pays comme le Nigeria ou le Ghana figurent parmi les marchés les moins chers d’Afrique, le forfait data reste disproportionné dans les économies sahéliennes au regard du revenu disponible. L’objectif « 1 for 2 » défendu par la Broadband Commission – un gigaoctet pour moins de 2 % du revenu mensuel – demeure hors de portée pour une partie significative de la population rurale ouest-africaine.
Électricité, langues locales et littératie numérique
À ces freins économiques s’ajoutent des contraintes structurelles. Le taux d’accès à l’électricité, inférieur à 50 % dans plusieurs pays sahéliens selon la Banque mondiale, limite mécaniquement l’usage quotidien d’un smartphone. Dans les zones rurales du Burkina Faso, du Niger ou du Liberia, les habitants paient parfois pour recharger leur téléphone dans un commerce voisin, ce qui rationne l’usage des applications gourmandes en énergie.
La littératie numérique constitue un deuxième verrou. Les interfaces, encore majoritairement en français ou en anglais, excluent une partie des locuteurs de wolof, haoussa, bambara, peul ou yoruba. L’écart femmes-hommes aggrave le phénomène : la GSMA documente depuis plusieurs années un différentiel d’usage de l’internet mobile de l’ordre de 30 à 40 % au détriment des femmes en Afrique subsaharienne, l’un des plus élevés au monde avec l’Asie du Sud.
La 5G avant d’avoir refermé la fracture 4G
Dans ce contexte, l’enclenchement des premiers déploiements 5G au Sénégal, en Côte d’Ivoire, au Nigeria ou au Togo soulève une question de séquence. Les régulateurs, de l’Autorité de régulation des télécommunications et des postes (ARTP) sénégalaise à la Nigerian Communications Commission (NCC), attribuent des licences à prix élevé pour financer des réseaux de nouvelle génération, alors que la majorité des abonnés demeure sur la 2G ou la 3G. Le risque est de voir se superposer une couche d’infrastructure premium destinée aux centres urbains et aux entreprises, sans impact mesurable sur les 63 % d’Ouest-Africains qui restent à l’écart de l’internet mobile.
Plusieurs leviers sont pourtant actionnables. L’exonération temporaire de TVA et de droits de douane sur les smartphones d’entrée de gamme, expérimentée dans certains pays africains, a fait la preuve de son efficacité pour accélérer l’équipement. Le partage d’infrastructures passives, les licences d’opérateurs de réseau mobile virtuel (MVNO) et les programmes de service universel financés par les contributions sectorielles figurent parmi les outils disponibles. Reste à articuler ces instruments avec une politique d’alphabétisation numérique inscrite dans les cursus scolaires, condition pour transformer la couverture en véritable inclusion.
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