Fibre optique au Nigeria : Bruxelles débloque 14 M€ pour un backbone de 90 000 km

From below of fiber optic equipment with similar colorful rubber cables and round socketsPhoto : Brett Sayles / Pexels

Le financement européen de 14 millions d’euros annoncé en faveur du Nigeria vise à préparer la construction d’un réseau dorsal de 90 000 kilomètres de fibre optique, destiné à irriguer les 36 États de la fédération et le territoire de la capitale fédérale. L’enveloppe, modeste au regard du coût total d’un tel chantier, couvre les études techniques, le cadrage réglementaire et l’ingénierie financière préalables à la pose effective des câbles. Elle s’inscrit dans la trajectoire fixée par Abuja, qui ambitionne depuis 2023 de doubler la pénétration du haut débit fixe sur son territoire.

Un chaînon manquant pour la souveraineté numérique nigériane

Première économie d’Afrique de l’Ouest avec plus de 220 millions d’habitants, le Nigeria souffre d’un paradoxe persistant : il concentre les atterrages sous-marins les plus denses du golfe de Guinée, avec les câbles MainOne, WACS, Glo-1, SAT-3 et plus récemment 2Africa, mais peine à distribuer cette capacité vers l’intérieur des terres. Le backbone terrestre existant, estimé à environ 35 000 kilomètres selon les évaluations publiques du régulateur, reste très inégalement réparti et se concentre sur l’axe Lagos-Abuja-Port Harcourt. Le projet soutenu par l’Union européenne vise précisément à combler ce chaînon manquant entre capacité internationale et desserte régionale.

La stratégie nigériane de haut débit, portée par le ministère fédéral des Communications, de l’Innovation et de l’Économie numérique, prévoit de porter le taux de pénétration du haut débit à 70 % à l’horizon 2027, contre un niveau oscillant autour de 45 % en 2024 selon les publications de la Nigerian Communications Commission (NCC). Sans densification du réseau terrestre, cet objectif reste hors de portée. Les 90 000 kilomètres programmés, s’ils aboutissent, feraient du Nigeria le deuxième marché continental derrière l’Afrique du Sud en matière de dorsale fibre.

Global Gateway : l’offre européenne face à la concurrence chinoise

Le geste de Bruxelles doit se lire à l’aune de l’initiative Global Gateway, dotée de 300 milliards d’euros mobilisables entre 2021 et 2027, dont la moitié est fléchée vers l’Afrique. Ce véhicule a été conçu comme la réponse européenne aux Nouvelles routes de la soie chinoises, qui ont largement irrigué le secteur télécoms africain au cours de la décennie 2010 par l’intermédiaire de Huawei et de ZTE. Au Nigeria, l’équipementier chinois a notamment fourni une part importante des cœurs de réseau mobile et participé à plusieurs projets de fibre interurbaine financés par Exim Bank of China.

L’arrivée de capitaux européens sur un segment aussi stratégique que le backbone national marque un rééquilibrage. L’enjeu dépasse le simple financement : il s’agit, pour Bruxelles, de peser sur le choix des équipementiers, des standards techniques et des conditions de cybersécurité associées à l’infrastructure. Plusieurs opérateurs nigérians, dont MainOne, filiale d’Equinix depuis 2022, et Galaxy Backbone, bras armé numérique de l’État fédéral, apparaissent comme des interlocuteurs naturels pour la phase d’exécution.

Une préparation qui engagera des investissements de plusieurs milliards

Les 14 millions d’euros annoncés ne constituent qu’une amorce. À titre de comparaison, le coût moyen de pose de la fibre terrestre en Afrique subsaharienne oscille entre 15 000 et 25 000 dollars par kilomètre selon la Banque mondiale, variable selon la densité urbaine et la nature des sols. Transposée aux 90 000 kilomètres visés, l’addition se situerait dans une fourchette comprise entre 1,3 et 2,2 milliards de dollars, à mobiliser auprès d’un consortium de bailleurs publics, de banques de développement et d’opérateurs privés.

Le précédent le plus souvent cité est celui du Kenya, où le National Optic Fibre Backbone Infrastructure, lancé en 2009, a servi d’ossature à la révolution du mobile money et à l’essor de Konza Technopolis. L’Éthiopie et la Côte d’Ivoire ont emprunté des trajectoires comparables, avec un rôle central de l’État dans la mutualisation des infrastructures. Le Nigeria, longtemps marqué par un déploiement fragmenté entre opérateurs privés, semble désormais vouloir reprendre la main sur la planification de sa dorsale nationale.

Reste à connaître le calendrier précis d’exécution, les zones prioritaires et le degré d’implication des États fédérés, dont certains ont déjà engagé des réformes pour abaisser les droits de passage et harmoniser les redevances. De ces paramètres dépendra la capacité du pays à transformer une annonce de financement préparatoire en infrastructure effectivement posée, raccordée et commercialisable.

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About the Author

Prosper Mbouma
Journaliste économique spécialisé dans les télécommunications et la souveraineté numérique. Ancien correspondant pour plusieurs publications panafricaines, Prosper Mbouma suit depuis une décennie les stratégies des opérateurs mobiles, les politiques spectrales et l'infrastructure numérique de l'Afrique francophone. Il analyse régulièrement les implications géopolitiques de la 5G et des câbles sous-marins.

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