Rarement un secteur jugé périphérique aura obtenu une telle estimation. En remettant le 13 octobre 2026 à l’exécutif camerounais son travail sur l’économie maritime du pays, la Commission économique des Nations unies pour l’Afrique (CEA) place la transformation des produits de la pêche à 573,4 milliards de francs CFA de valeur ajoutée, soit près de 875 millions d’euros. Le document, dont la synthèse a été diffusée par un communiqué du 19 octobre 2026, s’appuie sur les comptes nationaux 2023 et 2024 et vient donner un cadre statistique à une activité jusqu’ici dispersée entre circuits artisanaux et unités industrielles.
Un chiffrage qui change la perception du secteur halieutique camerounais
Les premiers résultats avaient été présentés en janvier 2026 : l’ensemble maritime pèserait environ 5,8 % du produit intérieur brut et 3 % de l’emploi national. Le rapport final affine la décomposition. La pêche et l’aquaculture, considérées en amont de la chaîne, génèrent 635,7 milliards de francs CFA, soit 36,87 % de la valeur ajoutée maritime évaluée. La transformation et la conservation du poisson, des crustacés et des mollusques en captent pour leur part 33,25 %. L’addition des deux maillons dépasse 1 200 milliards de francs CFA, un ordre de grandeur qui rapproche la mer camerounaise du poids économique de certaines filières agricoles d’exportation du pays.
La dimension sociale est tout aussi marquante. La CEA attribue 180 000 emplois à la seule branche transformation, soit 60,44 % des postes identifiés dans l’ensemble du périmètre maritime. Ces emplois recouvrent des réalités hétérogènes : ateliers familiaux de fumage sur le littoral de Kribi ou de Limbé, séchoirs installés le long du Wouri, mais aussi usines de conditionnement de crevettes destinées à l’exportation vers l’Union européenne. Le salage, le séchage et le fumage demeurent les procédés dominants dans l’artisanat, tandis que l’industriel se concentre sur les produits à plus forte valeur unitaire.
Un levier de diversification face à la contraction attendue des hydrocarbures
Le calendrier du rapport n’est pas neutre. La production pétrolière camerounaise décline depuis le milieu des années 2010, passée sous la barre des 25 millions de barils annuels, et les projections de la Société nationale des hydrocarbures tablent sur une poursuite de l’érosion à mesure que les champs offshore de Rio del Rey s’épuisent. Dans ce contexte, les autorités cherchent des relais de croissance identifiables, mesurables et exportables. L’économie maritime répond à ces trois critères, à condition d’être structurée.
La comparaison régionale éclaire l’enjeu. Au sein de la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale (CEMAC), seul le Gabon dispose d’une comptabilité maritime consolidée, tandis que le Sénégal, cité comme référence continentale, tire près de 3,2 % de son PIB de sa seule pêche selon les évaluations publiées par la Banque africaine de développement en 2023. Le Cameroun, avec 402 kilomètres de côtes et un plateau continental réduit, part de plus loin, mais le gisement d’emplois identifié par la CEA est supérieur à celui de la plupart de ses voisins.
Transformation, pertes et financements : les trois chantiers prioritaires
Les recommandations onusiennes convergent vers une même logique : capter davantage de valeur sur le territoire national. La CEA plaide pour un renforcement des capacités de transformation et de conservation, une réduction des pertes post-capture — qui peuvent atteindre 30 à 40 % dans certaines filières artisanales ouest-africaines selon la FAO — et une amélioration de l’accès aux marchés régionaux et internationaux. L’organisation suggère également la constitution d’un ensemble structuré de projets, assortis d’indicateurs d’impact et d’analyses de risques, destiné à convaincre les bailleurs multilatéraux et les investisseurs privés.
Les auteurs reconnaissent toutefois les limites de leur exercice. La pêche artisanale, dominante en volume, demeure partiellement hors radar statistique, et les activités portuaires comme le transport maritime sont probablement sous-estimés. « L’économie portuaire et des transports maritimes n’apparaît pas à sa juste valeur », soulignent les rédacteurs du rapport, dans un constat qui invite à renforcer les systèmes nationaux de collecte avant tout exercice de politique sectorielle d’envergure.
Pour Yaoundé, l’exploitation politique du document se jouera dans les prochains arbitrages budgétaires et dans la place accordée à la transformation halieutique au sein de la Stratégie nationale de développement 2020-2030. L’estimation de 573,4 milliards de francs CFA ne vaut, en définitive, que par les décisions qu’elle précipitera.
Pour aller plus loin
Guerre au Moyen-Orient : les canaux de transmission vers l’UEMOA · Côte d’Ivoire-Sénégal : 250 milliards FCFA d’échanges, un plancher à dépasser · Budget 2027 : Dakar mise sur l’école numérique et le désenclavement

Be the first to comment on "Cameroun : la transformation halieutique pesée par la CEA à Yaoundé"