Les huit pays de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA) scrutent avec attention l’évolution de la situation sécuritaire au Moyen-Orient. Loin d’être un théâtre lointain, cette zone concentre une partie des flux énergétiques, logistiques et financiers dont dépend la stabilité macroéconomique ouest-africaine. Un épisode d’escalade prolongée se traduirait, pour les économies de l’UEMOA, par un enchaînement de chocs dont les régulateurs commencent à mesurer l’ampleur.
Le pétrole, premier canal de contagion pour l’UEMOA
Hormis la Côte d’Ivoire, qui dispose d’une production domestique modeste, et le Sénégal, entré en phase d’exploitation du champ de Sangomar en 2024, la majorité des États membres restent importateurs nets de produits pétroliers raffinés. Toute tension durable sur le brent, qui a oscillé entre 75 et 90 dollars le baril en 2024 selon l’Agence internationale de l’énergie, pèse mécaniquement sur la balance commerciale et sur les finances publiques. Les dispositifs de subvention aux carburants, encore actifs au Mali, au Burkina Faso ou au Togo, alourdissent la facture budgétaire dès que les cours franchissent certains seuils.
Le risque est d’autant plus concret que le détroit d’Ormuz, par lequel transite près d’un cinquième du pétrole mondial, demeure exposé aux représailles iraniennes en cas d’extension du conflit. Un blocage, même partiel, provoquerait une flambée des prix dont l’onde de choc atteindrait les stations-service d’Abidjan, de Dakar ou de Cotonou en quelques semaines. La Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO) a déjà intégré ce facteur de risque dans ses projections de croissance, qu’elle situait autour de 6 % pour la zone en 2024.
Fret maritime et chaînes d’approvisionnement sous pression
Le second canal passe par la logistique. Depuis fin 2023, les attaques des rebelles houthis contre les navires marchands en mer Rouge ont contraint une grande partie du trafic reliant l’Asie à l’Europe à contourner l’Afrique par le cap de Bonne-Espérance. Cette déviation ajoute une dizaine de jours de transit et renchérit les taux de fret conteneurisé, qui ont bondi de plus de 150 % sur certaines routes au premier semestre 2024 selon les indices Drewry et Freightos.
Pour les ports d’Abidjan, de Dakar, de Lomé et de Cotonou, l’effet est double. Les armateurs internationaux revoient leurs rotations, parfois au détriment des escales ouest-africaines jugées moins rentables. Et les importateurs voient grimper le coût unitaire des biens d’équipement, des intrants industriels et des produits de grande consommation. Le riz asiatique, dont l’UEMOA importe plusieurs millions de tonnes par an, figure parmi les postes les plus exposés à ce renchérissement logistique.
Inflation importée et marge de manœuvre de la BCEAO
Le troisième canal, le plus politique, concerne l’inflation. Après avoir dépassé 7 % en moyenne en 2022, la hausse des prix dans la zone UEMOA est revenue sous la cible communautaire de 3 % courant 2024, selon les publications trimestrielles de la BCEAO. Ce reflux reste fragile. Une nouvelle poussée des prix de l’énergie et des produits alimentaires importés remettrait en cause la désinflation observée et compliquerait la trajectoire du taux directeur, maintenu à 3,50 % depuis fin 2023.
Les gouvernements de la sous-région disposent d’une marge budgétaire étroite. Plusieurs d’entre eux se sont engagés auprès du Fonds monétaire international (FMI) à ramener leurs déficits sous le plafond communautaire de 3 % du produit intérieur brut d’ici 2025, après l’avoir dépassé pendant les années de pandémie et de guerre en Ukraine. Un choc exogène supplémentaire ferait voler en éclats ces trajectoires de consolidation, en particulier pour les économies sahéliennes déjà sous forte contrainte sécuritaire.
Un précédent instructif : la guerre en Ukraine
L’épisode ukrainien de 2022 offre une grille de lecture utile. Le renchérissement du blé, des engrais et du pétrole avait alors contribué à une poussée inflationniste inédite en zone franc, obligeant la BCEAO à relever son taux directeur à quatre reprises entre 2022 et 2023. Un conflit moyen-oriental prolongé reproduirait un schéma similaire, avec une intensité qui dépendrait du degré d’implication des grandes puissances pétrolières régionales. Pour les capitales ouest-africaines, la fenêtre d’anticipation reste étroite, mais réelle, à condition de coordonner rapidement politiques budgétaire, monétaire et commerciale.
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