Les deux premières économies de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA) commercent peu entre elles. C’est, en substance, le constat posé par le chef du gouvernement sénégalais Ahmadou Alhaminou Mohamed Lo lors de sa venue à Abidjan le 19 octobre 2026. Le chiffre de 250 milliards de FCFA, soit environ 380 millions d’euros, cristallise une anomalie bien connue des économistes régionaux : la Côte d’Ivoire et le Sénégal pèsent à eux seuls près de deux tiers du produit intérieur brut de l’UEMOA, mais leurs flux bilatéraux restent une fraction marginale de leur commerce extérieur respectif.
Un corridor Abidjan-Dakar sous-exploité au cœur de l’UEMOA
Rapporté aux volumes du commerce extérieur ivoirien, qui dépasse structurellement 20 000 milliards de FCFA par an entre importations et exportations, l’axe sénégalais représente une part infime. Côté sénégalais, où le commerce extérieur avoisine 10 000 milliards de FCFA, la proportion reste du même ordre. Les deux pays échangent davantage avec l’Union européenne, la Chine ou l’Inde qu’entre eux, un paradoxe récurrent de l’intégration ouest-africaine que la Banque africaine de développement documente depuis plus d’une décennie.
Les raisons tiennent à la structure même des deux appareils productifs. Côte d’Ivoire et Sénégal exportent des biens largement concurrents sur les marchés mondiaux — produits agricoles, pêche, dérivés d’hydrocarbures depuis l’entrée en production des champs sénégalais de Sangomar et de Grand Tortue Ahmeyim — plutôt que complémentaires. Les barrières non tarifaires, la faiblesse des liaisons maritimes directes entre les ports d’Abidjan et de Dakar, ainsi que le coût du fret routier sur les corridors sahéliens limitent la densification des échanges.
Le secteur privé appelé à prendre le relais de la diplomatie
C’est à ce goulot d’étranglement que s’adresse l’appel lancé par le Premier ministre sénégalais aux milieux d’affaires des deux rives. Nommé en 2025 dans le gouvernement du président Bassirou Diomaye Faye, Ahmadou Alhaminou Mohamed Lo inscrit sa démarche dans la feuille de route de transformation économique à horizon 2050 adoptée par Dakar. Celle-ci vise une industrialisation accélérée, une montée en gamme des services et une diversification de la base exportatrice sénégalaise, trois chantiers où l’expérience ivoirienne dans l’agro-industrie, la banque et les services pétroliers peut servir de référence.
Les groupes ivoiriens sont déjà présents au Sénégal dans la banque, les hydrocarbures et la distribution, tandis que des opérateurs sénégalais ont pris pied à Abidjan dans l’assurance, la logistique et les télécommunications. Mais ces interpénétrations capitalistiques peinent à se traduire en flux commerciaux visibles. Le Premier ministre l’a reconnu sans détour.
« Sur le plan économique, le volume des échanges économiques et commerciaux, autour de 250 milliards de FCFA en valeur cumulée, demeure largement en deçà des espoirs nourris au regard du potentiel énorme des partenariats d’investissement. »
Ce diagnostic rejoint celui posé par la Commission de l’UEMOA, qui estime le commerce intracommunautaire autour de 15 % des échanges totaux de la zone, bien en deçà des performances observées en Afrique australe ou en Asie du Sud-Est. La Zone de libre-échange continentale africaine (Zlecaf), opérationnelle depuis 2021, n’a pas encore produit les effets attendus sur ce segment.
Dakar 2026 et la diplomatie économique en toile de fond
La visite à Abidjan intervient à moins de deux semaines des Jeux Olympiques de la Jeunesse de Dakar, programmés du 31 octobre au 13 novembre 2026. Premier rendez-vous olympique organisé sur le continent africain, l’événement constitue pour les autorités sénégalaises une vitrine diplomatique et un test logistique. Le chef du gouvernement a sollicité le soutien institutionnel et la mobilisation de la jeunesse ivoirienne, dans un pays où la pratique sportive et les infrastructures d’accueil comptent parmi les plus développées de la sous-région.
Reste que l’horizon fixé par Dakar dépasse largement la séquence olympique. Entre la mise en œuvre de la stratégie Sénégal 2050, l’exploitation effective des ressources gazières et le repositionnement du pays dans la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), la relation avec Abidjan apparaît comme un levier décisif. Le chiffre de 250 milliards de FCFA, posé publiquement, fonctionne désormais comme un plancher à dépasser.
« Je suis donc venu non seulement pour consolider les acquis, renouveler ces liens indéfectibles mais aussi ouvrir des perspectives nouvelles en adéquation avec nos aspirations communes de développement économique et de bien-être de nos populations. »
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