La décision est révélatrice d’un modèle. En consacrant 120 milliards de dinars, soit un peu plus de 850 millions de dollars au taux de change officiel, à la seule régulation des prix du sucre, de l’huile de soja et du café vert, l’Algérie confirme que la subvention alimentaire demeure le pilier central de son pacte social. Ces trois produits figurent parmi les plus sensibles du panier des ménages algériens, à la fois symboles de la consommation quotidienne et marqueurs politiques d’un pouvoir d’achat scruté par l’opinion.
Une enveloppe qui s’inscrit dans la longue tradition des subventions algériennes
Depuis l’indépendance, l’État algérien a érigé le soutien aux produits de première nécessité en instrument de stabilité. La loi de finances 2022 avait déjà entériné un vaste chantier de refonte du système, avec l’annonce d’un passage progressif à des aides ciblées, sans que la bascule n’intervienne réellement. Les transferts sociaux, qui englobent subventions alimentaires, énergétiques et logement, représentent chaque année autour de 20 % du budget de l’État, selon les ordres de grandeur régulièrement cités par le ministère des Finances.
Le sucre et l’huile relèvent d’un régime particulier, hérité de la crise des émeutes de janvier 2011 lorsque la flambée internationale des matières premières avait provoqué des troubles à Alger, Oran et Annaba. Depuis cette séquence, les autorités ont généralisé un mécanisme de compensation versée aux raffineurs et aux conditionneurs, en échange d’un prix de sortie usine plafonné. Le café vert, moins stratégique sur le plan symbolique mais entièrement importé, a été intégré plus récemment à cette logique de régulation.
Une facture d’importation qui pèse lourd sur la balance commerciale
La nouvelle enveloppe doit se lire à l’aune des flux physiques. L’Algérie importe la quasi-totalité du sucre brut qu’elle raffine, principalement depuis le Brésil, pour une consommation annuelle estimée à environ 1,5 million de tonnes. L’huile de soja brute provient en majorité d’Argentine et des États-Unis, avec des volumes qui ont régulièrement dépassé le million de tonnes ces dernières années. Quant au café vert, les volumes sont plus modestes mais exposés à la volatilité des cours mondiaux, le contrat arabica ayant atteint des sommets historiques à New York en 2024 et 2025.
La facture d’importation alimentaire du pays oscille entre 8 et 10 milliards de dollars par an selon les exercices, ce qui en fait l’un des postes les plus lourds après les biens d’équipement industriel. La politique de régulation vise à amortir la transmission des chocs internationaux au consommateur local, mais elle expose les finances publiques à un risque de change majeur. Chaque dépréciation du dinar face au dollar, dans lequel sont libellées la plupart de ces matières premières, enchérit mécaniquement le coût de l’intervention publique.
Un arbitrage politique sous contrainte pétrolière
La soutenabilité de l’enveloppe dépend d’abord des hydrocarbures. Les recettes de Sonatrach alimentent le fonds de régulation des recettes et, in fine, la capacité du Trésor à financer ces interventions. Avec un baril de Brent évoluant autour de 70 à 75 dollars en 2025, loin des pics de 2022, la marge budgétaire s’est resserrée. Le Fonds monétaire international, dans ses dernières consultations au titre de l’article IV, a d’ailleurs recommandé à Alger de rationaliser les subventions universelles au profit de dispositifs plus ciblés sur les ménages modestes.
Cette orientation se heurte à une réalité politique. L’élection présidentielle de septembre 2024, qui a reconduit Abdelmadjid Tebboune, a été menée sur un discours de protection du pouvoir d’achat. Toucher aux subventions sur le sucre ou l’huile reviendrait à prendre un risque social que l’exécutif n’est pas disposé à assumer dans l’immédiat. L’enveloppe de 120 milliards de dinars traduit ce compromis : maintenir le dispositif existant tout en évitant un dérapage incontrôlé des prix de détail.
Reste la question de l’efficacité. Les épisodes récurrents de pénurie d’huile dans les grandes surfaces d’Alger, de Constantine ou de Sétif entre 2021 et 2023 ont montré les limites d’un système où la régulation administrée coexiste avec un marché parallèle. L’enjeu, pour les prochains mois, sera moins le montant engagé que la capacité du gouvernement à sécuriser les approvisionnements et à garantir la disponibilité physique des produits dans les rayons.
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