Côte d’Ivoire : la qualification terroriste visant l’opposition se banalise

Front view of Antalya Courthouse showcasing its Gothic windows and classical architecture in Antalya, Turkey.Photo : Ayşegül Aytören / Pexels

Les récentes interpellations de cadres du PDCI-RDA et du PPA-CI, suivies de leur inculpation par le pôle antiterroriste ivoirien, confirment une tendance lourde observée depuis plusieurs mois à Abidjan : le recours au droit d’exception pour traiter des faits qui, dans d’autres contextes, relèveraient du droit commun ou de la police administrative. Les deux formations, qui incarnent les principales oppositions à la majorité au pouvoir, voient ainsi s’allonger la liste de leurs responsables confrontés à la justice pénale la plus lourde de l’arsenal ivoirien. La qualification retenue, celle d’actes à caractère terroriste, emporte des conséquences procédurales majeures, à commencer par un allongement de la garde à vue et un régime de détention renforcé.

Un pôle antiterroriste conçu pour une autre menace

La juridiction spécialisée mobilisée dans ces dossiers a été structurée à la suite de l’attentat de Grand-Bassam, en mars 2016, qui avait fait dix-neuf morts et avait été revendiqué par Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI). Elle a ensuite été consolidée après les incursions jihadistes dans le nord du pays, notamment à Kafolo en 2020. Son objet initial était clair : doter la Côte d’Ivoire d’un outil judiciaire capable de traiter la menace venue du Sahel, dans la continuité des dispositifs créés au Burkina Faso, au Mali ou au Niger. Son extension progressive à des contentieux politiques internes constitue, à ce titre, un glissement notable.

La doctrine retenue par le parquet, qui assimile à des actes de terrorisme certaines formes de contestation ou d’organisation politique, s’inscrit dans un mouvement plus large. Au Sénégal, l’utilisation des articles du code pénal relatifs aux « actes de nature à troubler la paix publique » contre des cadres de l’ex-Pastef entre 2021 et 2024 avait suscité des réserves comparables, avant que les décisions de justice postérieures à la présidentielle de mars 2024 ne rebattent les cartes. Le parallèle n’est pas anodin : il montre comment des législations antiterroristes votées pour répondre à une menace armée extérieure finissent par structurer le traitement judiciaire du débat politique interne.

Un calendrier politique sous surveillance

L’horizon est connu. La prochaine élection présidentielle est attendue en octobre 2025, et les manœuvres de positionnement ont déjà commencé au sein de la majorité comme dans l’opposition. Le PDCI-RDA, formation historique fondée en 1946 par Félix Houphouët-Boigny, cherche à reconstruire une offre électorale après la disparition de son président Henri Konan Bédié en août 2023. Le PPA-CI, créé par Laurent Gbagbo en octobre 2021 après son retour de La Haye, se heurte pour sa part à l’inéligibilité de son fondateur, radié des listes électorales en raison de sa condamnation dans l’affaire dite du « braquage de la BCEAO ».

Dans ce contexte, chaque interpellation d’un cadre d’opposition pèse sur la capacité des partis à structurer leurs fédérations, à tenir leurs congrès et à préparer leurs investitures. La détention provisoire, même brève, prive une organisation de ses relais de terrain au moment précis où la mobilisation militante se construit. Le signal envoyé aux cadres intermédiaires est, lui aussi, difficile à ignorer.

Une équation régionale pour l’État de droit

La Côte d’Ivoire reste l’une des premières économies de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA), avec une croissance attendue autour de 6,5 % en 2024 selon les projections du Fonds monétaire international. Cette performance macroéconomique a contribué à conforter l’image d’un pays stabilisé après la crise post-électorale de 2010-2011, qui avait fait près de 3 000 morts. Elle n’efface pas pour autant les fractures politiques profondes héritées de cette séquence, ni le souvenir des violences ayant entouré la présidentielle d’octobre 2020, boycottée par une partie de l’opposition.

Le traitement antiterroriste de responsables politiques pose, en creux, la question de la lisibilité institutionnelle de la Côte d’Ivoire auprès de ses partenaires. La Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), affaiblie par les ruptures sahéliennes, dispose de peu de marges pour réagir. Les chancelleries occidentales, longtemps promptes à saluer le modèle ivoirien, observent avec attention la manière dont le pouvoir judiciaire articule, dans les prochains mois, l’exigence de sécurité et le respect du pluralisme. Les suites réservées à ces inculpations, et notamment la nature exacte des éléments de preuve versés aux dossiers, pèseront lourdement dans cette lecture.

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About the Author

Serge Kaboré
Journaliste politique, Serge Kaboré suit les trajectoires électorales et la gouvernance publique dans l'espace francophone ouest-africain. Ses analyses portent sur les alternances démocratiques, la réforme de l'État, les transitions militaires et les politiques publiques structurantes dans les domaines de l'éducation et de la santé.

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