L’Aser chiffre à 400 milliards FCFA l’électrification de 6 400 villages

Explore traditional nipa huts in a rural Senegal village, showcasing a serene countryside setting.Photo : Pros Pierre / Pexels

L’Agence sénégalaise d’électrification rurale (Aser) vient de poser un chiffre sur une promesse politique répétée depuis vingt ans : il faudra mobiliser près de 400 milliards de francs CFA, soit environ 610 millions d’euros, pour éclairer les 6 400 localités du pays qui restent à l’écart du réseau national. L’évaluation, formulée alors que l’agence publique dit renforcer sa présence auprès des collectivités rurales, donne la mesure de l’effort à consentir pour tenir l’objectif d’accès universel à l’électricité fixé par les autorités.

Un chiffrage qui éclaire la géographie des inégalités énergétiques

Derrière les 6 400 villages recensés, c’est la carte même des fractures territoriales sénégalaises qui se dessine. L’accès à l’électricité au Sénégal reste l’un des plus contrastés d’Afrique de l’Ouest : si Dakar et les grandes agglomérations approchent la couverture intégrale, les zones rurales accusent historiquement un retard important, notamment dans les régions de Kédougou, Tambacounda, Matam et Kolda, où la dispersion de l’habitat renchérit mécaniquement le coût du raccordement.

Rapporté au nombre de localités visées, le besoin exprimé par l’Aser représente en moyenne 62,5 millions de francs CFA par village, un montant qui recouvre des réalités très différentes selon qu’il s’agit d’extension du réseau interconnecté géré par la Senelec, de systèmes solaires photovoltaïques décentralisés ou de mini-réseaux hybrides. Cette hétérogénéité technologique est devenue, depuis une décennie, le principal levier pour contenir la facture d’électrification des zones les moins denses.

Un test politique pour la souveraineté énergétique annoncée

L’enveloppe de 400 milliards FCFA tombe dans un contexte budgétaire particulièrement tendu. Le gouvernement de Bassirou Diomaye Faye, investi en avril 2024, a hérité d’une situation financière dégradée, avec une dette publique révisée à la hausse après l’audit annoncé par le Premier ministre Ousmane Sonko. Dans le même temps, l’exécutif a érigé la souveraineté énergétique au rang de priorité, en s’appuyant sur l’entrée en production du gaz de Grand Tortue Ahmeyim et sur le pétrole du champ de Sangomar, exploité depuis juin 2024.

Cette ambition de souveraineté se heurte à une équation concrète : électrifier le dernier tiers du territoire coûte proportionnellement bien plus cher que les deux premiers, car il concerne les villages les plus petits et les plus éloignés. L’État devra donc arbitrer entre crédits budgétaires propres, concours des bailleurs multilatéraux (Banque mondiale, Banque africaine de développement, Agence française de développement) et partenariats public-privé, formule privilégiée par plusieurs programmes d’électrification en Afrique de l’Ouest ces dernières années.

L’exemple ivoirien et les leçons du mix décentralisé

À l’échelle régionale, la Côte d’Ivoire a montré qu’un rythme accéléré est atteignable : son Programme national d’électrification rurale (PRONER) revendique le raccordement de plusieurs milliers de localités depuis 2014, portant le taux de couverture rurale au-dessus de 80 %. Le modèle a reposé sur une forte extension du réseau haute tension, avantage dont ne dispose pas pleinement le Sénégal dans ses régions orientales. Reste que la trajectoire ivoirienne a nécessité un engagement budgétaire soutenu et une continuité institutionnelle rarement démentie.

Le Sénégal, de son côté, a davantage misé sur les concessions d’électrification rurale confiées à des opérateurs privés, formule lancée dans les années 2000 et dont les résultats ont été inégaux. L’Aser a par ailleurs piloté plusieurs programmes de kits solaires et de mini-centrales photovoltaïques, souvent cofinancés par la coopération indienne, allemande ou espagnole. Le chiffrage actuel semble indiquer que ces dispositifs, utiles mais fragmentés, n’ont pas suffi à combler l’écart avec les zones urbaines.

La prochaine étape attendue est celle du séquençage : calendrier précis, répartition par région, part du solaire décentralisé dans le bouquet technologique et modalités de recouvrement auprès des usagers ruraux, dont la capacité à payer reste limitée. C’est à ces paramètres, davantage qu’au montant global, que se mesurera la crédibilité du nouveau cycle d’électrification rurale annoncé par Dakar.

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Moussa Kéita
Spécialiste des matières premières et de la transition énergétique, Moussa Kéita suit les filières pétrolières, gazières et minières africaines. Il s'intéresse particulièrement à la gouvernance des ressources extractives, aux nouveaux projets d'hydrogène vert et aux tensions géopolitiques autour des minerais stratégiques comme le cobalt et le lithium.

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