L’inauguration par CMA CGM d’un service ferroviaire entre le port de Mombasa et le terminal intérieur d’Embakasi, à Nairobi, le 28 octobre, marque une étape rarement franchie par un armateur européen en Afrique de l’Est. Le convoi aligne 54 wagons pour une capacité de 108 EVP par rotation, avec un départ hebdomadaire dans le sens import. L’opération est conduite avec la Kenya Ports Authority (KPA) et la Kenya Railways Corporation (KRC), deux partenaires publics que le groupe fréquente depuis son implantation locale en 2005. La montée en fréquence et l’ouverture d’un sens retour pour l’export sont évoquées, sans calendrier arrêté.
Un armateur français qui déborde du quai vers l’arrière-pays kényan
La séquence confirme un mouvement de fond : les grands transporteurs maritimes investissent la logistique terrestre pour sécuriser leurs volumes et verrouiller la relation client jusqu’à l’entrepôt final. Le groupe marseillais applique au corridor kényan une recette déjà déployée à Abidjan, Lagos ou Pointe-Noire, où il a progressivement pris pied dans la manutention et les plateformes intérieures. L’enjeu est double. Il s’agit d’abord de capter la marge logistique qui échappait traditionnellement aux armateurs, estimée dans la plupart des études sectorielles comme supérieure à celle du pur transport maritime depuis le choc de 2022. Il s’agit ensuite d’opposer un service intégré aux concurrents, au premier rang desquels MSC et Maersk, ce dernier ayant lui-même racheté plusieurs opérateurs ferroviaires et routiers depuis 2019 au nom de sa stratégie « end-to-end ».
Le choix du rail n’est pas anodin. L’axe Mombasa-Nairobi est l’un des plus engorgés du continent, drainant la quasi-totalité du commerce extérieur kényan et une part significative des flux ougandais, rwandais et sud-soudanais. Le basculement de camions vers le train allège la pression sur une route accidentogène et réduit mécaniquement l’empreinte carbone par conteneur transporté, argument que les chargeurs européens commencent à exiger dans les appels d’offres. Naveen Prabhu, directeur régional adjoint pour l’Afrique de l’Est, parle d’une volonté de « renforcer la connectivité entre le transport maritime, les ports et les économies de l’intérieur du pays », formule qui résume l’ambition continentale du groupe.
Mombasa, pivot d’un pari à 700 millions d’euros
L’inauguration ferroviaire s’articule avec un engagement capitalistique de plus grande ampleur. Lors du sommet Africa Forward prévu à Nairobi en mai 2026, Rodolphe Saadé doit parapher avec les autorités kényanes un accord-cadre portant notamment sur 700 millions d’euros destinés aux infrastructures portuaires de Mombasa. Cet effort placerait le port kényan dans la même catégorie que les grands chantiers africains de l’armateur, après les investissements consentis à Kribi, à Lekki ou à Alexandrie ces cinq dernières années. Pour mémoire, Mombasa demeure la principale porte d’entrée maritime d’Afrique de l’Est, concurrencée par Dar es Salaam, dont les récents travaux sous concession DP World ont relevé la cadence de traitement.
La cérémonie d’inauguration a par ailleurs servi d’écrin au CMA CGM PALMYRE, un porte-conteneurs fonctionnant au gaz naturel liquéfié. Le groupe a engagé depuis 2017 un vaste programme de renouvellement de flotte, qui compte désormais plusieurs dizaines d’unités GNL ou méthanol, dans un contexte où l’Organisation maritime internationale (OMI) a durci ses objectifs de décarbonation pour 2030.
Mécénat, formation et soft power : l’autre face de la stratégie
Le volet non commercial de l’opération mérite attention. Le groupe a renouvelé sa coopération avec la Bandari Maritime Academy, qui forme une partie des cadres portuaires du pays, et prolongé son appui au centre d’innovation I.O.Me001 de Mombasa, projet porté par la Fondation CMA CGM depuis 2023 en lien avec la Croix-Rouge kényane. Installé dans des conteneurs réaménagés, le lieu a accueilli en 2025 plus de 1 200 étudiants venus de quinze établissements, autour d’ateliers d’entrepreneuriat et de code. Sept conteneurs supplémentaires y seront déployés avec le concours de l’ambassade de France. À Nairobi, le partenariat noué avec l’Agence française de développement (AFD) et l’Université de la capitale pour la rénovation d’un terrain de football doit bénéficier à près de 50 000 étudiants.
Pour le secrétaire principal chargé des Transports Mohamed Daghar, la nouvelle desserte est « essentielle pour renforcer la chaîne logistique du Kenya ». Reste à mesurer, dans les mois à venir, la cadence réelle du service et sa capacité à détourner durablement des volumes de la route vers le rail.
Pour aller plus loin
La RDC projette 16,5 milliards de dollars pour son plan logement 2035 · Air Sénégal face à un préavis syndical du SYNPAAS le 15 octobre · Port de Ndayane : DP World face aux dégâts côtiers constatés

Be the first to comment on "CMA CGM relie Mombasa à Nairobi par rail pour capter l’arrière-pays"