À compter du 15 octobre, les opérations d’Air Sénégal pourraient connaître des remous. Le Syndicat des personnels des activités aéronautiques du Sénégal, plus connu sous l’acronyme SYNPAAS, a déposé un préavis annonçant un mouvement d’humeur visant la compagnie publique. L’annonce intervient à un moment charnière pour le pavillon national, engagé depuis plusieurs mois dans une recomposition de son réseau et de son modèle économique sous l’autorité des nouvelles tutelles installées après l’alternance politique de 2024.
Un préavis qui tombe au plus mauvais moment pour le pavillon national
Le calendrier choisi par les représentants des personnels aéronautiques n’est pas neutre. Mi-octobre marque traditionnellement le basculement vers la saison aéronautique d’hiver IATA, période durant laquelle les compagnies ajustent leurs programmes long-courrier et renégocient leurs créneaux. Toute perturbation à ce moment précis pèse à la fois sur les recettes commerciales et sur la fiabilité perçue par les partenaires de code-share.
Pour Air Sénégal, l’enjeu dépasse la seule journée d’action. La compagnie, créée en 2016 et opérationnelle depuis mai 2018, traîne un passif financier dont le ministère des Transports aériens a reconnu publiquement l’ampleur à plusieurs reprises. Les rapports de la Cour des comptes et les auditions parlementaires conduites depuis 2023 ont fait état de pertes cumulées se chiffrant en dizaines de milliards de francs CFA, sans qu’un chiffre consolidé définitif ait été rendu public. Un mouvement social, même bref, vient alourdir une équation déjà tendue.
Le SYNPAAS, un acteur central du dialogue social aéroportuaire
Le SYNPAAS n’est pas un interlocuteur marginal. Il fédère des salariés présents sur l’ensemble de la chaîne aéroportuaire sénégalaise, de l’assistance en escale aux fonctions techniques, et a historiquement joué un rôle de pivot dans les négociations collectives du secteur. Sa capacité à mobiliser au-delà des seuls effectifs d’Air Sénégal explique l’attention portée au préavis par la place aéroportuaire de Diass.
Les représentants des personnels aéronautiques invoquent généralement, dans ce type de conflit, trois registres de revendications : le niveau de rémunération, les conditions d’exercice et la sécurité de l’emploi face aux projets de restructuration. Les notes dont dispose la rédaction ne détaillent pas la plateforme précise portée cette fois-ci, mais la concomitance avec les discussions sur le repositionnement commercial de la compagnie en dit long sur le climat interne.
Le hub de Diass, enjeu stratégique au-delà du conflit
Au-delà du bras de fer social, c’est la crédibilité du projet de hub ouest-africain qui se joue. L’Aéroport international Blaise Diagne (AIBD), inauguré en décembre 2017 à Diass, a été conçu pour capter une part croissante du trafic régional, dans un marché où Dakar entend concurrencer Abidjan, Lomé et Casablanca. Selon les chiffres publiés par la société gestionnaire, la plateforme a franchi le seuil des trois millions de passagers annuels avant la pandémie, puis a amorcé une remontée progressive à partir de 2022.
La trajectoire d’Air Sénégal conditionne en partie celle de l’aéroport. Avec sa flotte d’Airbus A319, A321neo et A330neo, le transporteur public assure une part significative des correspondances entre l’Europe, l’Afrique centrale et la côte atlantique. Toute interruption prolongée du programme de vols se traduit par un détournement de trafic vers les hubs concurrents, Royal Air Maroc à Casablanca et ASKY à Lomé en tête, qui disposent d’alliances structurées, respectivement avec oneworld et le groupe Ethiopian Airlines.
Les leçons des précédents régionaux
Les conflits sociaux dans les compagnies aériennes publiques africaines laissent souvent des traces durables. L’exemple de Cameroon Airlines, mise en liquidation en 2008 après plusieurs années de turbulences sociales et financières, demeure une référence pour les analystes du secteur. Plus récemment, Air Mauritanie, dissoute en 2007, ou les difficultés chroniques de Camair-Co ont montré qu’un dialogue social dégradé pouvait accélérer la perte de confiance des partenaires commerciaux et des bailleurs.
À l’inverse, le redressement de RwandAir, soutenu par une discipline sociale et un plan de flotte cohérent, illustre les conditions d’un modèle viable. Dakar devra arbitrer rapidement entre fermeté budgétaire et préservation de la paix sociale, sous peine de voir la fenêtre d’opportunité ouverte par la montée en puissance du marché ouest-africain se refermer. Les prochaines semaines diront si le préavis déposé par le SYNPAAS débouche sur un conflit ouvert ou sur une table de négociation. Pour les voyageurs comme pour les partenaires de la compagnie, la vigilance est de mise.
Pour aller plus loin
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