Dangote entre dans l’aval pétrolier camerounais via une société à Douala

Large storage tanks at an industrial port facility by the water under clear blue skies.Photo : Frederick Adegoke Snr. / Pexels

L’arrivée de Dangote dans l’aval pétrolier au Cameroun prend forme juridique. Immatriculée le 28 octobre 2026 à Douala-Bonanjo, Dangote Oil & Gas Cameroon SA se dote d’un capital initial de 10 millions de FCFA, strict plancher prévu par l’article 387 de l’Acte uniforme OHADA sur les sociétés commerciales. L’annonce légale, parue le lendemain dans Cameroon Tribune, dessine un périmètre d’activités d’une ampleur inhabituelle pour une structure de ce calibre : pipelines d’hydrocarbures, terminaux maritimes, stockage, distribution de gros, stations-service, raffinage, pétrochimie, GPL, lubrifiants et bitume. Bref, l’intégralité de la chaîne aval.

Un conseil d’administration qui révèle le poids stratégique du projet

La gouvernance de la nouvelle entité trahit l’intérêt porté par la holding au dossier camerounais. Aux côtés de Bertrand Mbouck, nommé directeur général, siègent au conseil Aliko Dangote lui-même, sa fille Fatima Aliko-Dangote et Devakumar Victor Gnanadoss Edwin, vice-président du groupe en charge du pétrole et du gaz. La présence simultanée du fondateur, d’un membre de la famille actionnaire et du patron opérationnel du pôle hydrocarbures signale un dossier suivi au plus haut niveau du conglomérat. Le choix des commissaires aux comptes, Deloitte & Touche en titulaire et KPMG Afrique Centrale en suppléant, répond aux standards attendus par les bailleurs internationaux.

Bertrand Mbouck pilote par ailleurs Dangote Cement Cameroon depuis juillet 2020, filiale toujours présentée comme sous sa direction sur le site officiel du cimentier. L’annonce reste muette sur l’organisation future entre les deux structures, ce qui laisse ouverte l’hypothèse d’une transition progressive vers une holding camerounaise unifiée pour le groupe.

Un marché aval camerounais déjà peuplé et fragilisé

Le downstream camerounais n’est pas vierge. La Société camerounaise des dépôts pétroliers (SCDP), bras logistique public, prépare depuis plusieurs mois un terminal hydrocarbures à Kribi, avec une pose de première pierre évoquée le 13 octobre 2026 pour une concrétisation avant la fin de l’année. Les marketeurs historiques — TotalEnergies Marketing Cameroun, Tradex, Neptune Oil, Oilibya ou Bocom — se partagent un marché de la distribution structuré autour de plusieurs centaines de stations-service. En amont, la Société nationale de raffinage (SONARA) ne raffine plus depuis l’incendie de son unique unité à Limbé en mai 2019, ce qui a contraint le pays à importer l’intégralité de ses produits raffinés et renchéri la facture énergétique de l’État, exposé au mécanisme de subvention des prix à la pompe.

C’est précisément dans cette brèche que s’engouffre le groupe nigérian. Sa raffinerie de Lekki, mise en service en janvier 2024 avec une capacité annoncée de 650 000 barils par jour, cherche des débouchés régionaux et dispose d’une logistique maritime adaptée à la façade atlantique. Le choix de la zone industrielle de Kribi, en eau profonde, comme centre d’opérations déclaré, s’inscrit dans cette logique d’intégration verticale depuis la côte nigériane jusqu’au consommateur final camerounais.

Souveraineté énergétique et nouvelle donne régionale

L’opération soulève une question politique sensible pour Yaoundé. L’arrivée d’un acteur privé étranger sur la distribution de carburants, segment traditionnellement encadré par la Caisse de stabilisation des prix des hydrocarbures (CSPH) et considéré comme stratégique, impose un arbitrage entre modernisation de l’offre et préservation du contrôle national. La rencontre du 21 juillet 2026 entre Devakumar Edwin et le Premier ministre Joseph Dion Ngute, puis la mention publique du projet par Aliko Dangote au Financial Times Africa Summit de Londres le 21 octobre 2026, montrent que le dossier a été politiquement balisé en amont.

À l’échelle de la CEMAC, la manœuvre pourrait reconfigurer un marché régional du raffinage et de la distribution historiquement dominé par les filiales des majors occidentales et par quelques champions nationaux comme la Société nationale des hydrocarbures (SNH) côté camerounais ou la Société nationale des pétroles du Congo (SNPC) côté brazzavillois. Reste à mesurer les montants d’investissement réellement engagés, le calendrier des autorisations réglementaires et la nature des accords de fourniture entre Lekki et Kribi. Autant d’inconnues qui détermineront si Dangote Oil & Gas Cameroon demeure une coquille d’ancrage juridique ou devient, à moyen terme, le premier opérateur intégré panafricain de l’aval pétrolier en Afrique centrale.

Pour aller plus loin

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Moussa Kéita
Spécialiste des matières premières et de la transition énergétique, Moussa Kéita suit les filières pétrolières, gazières et minières africaines. Il s'intéresse particulièrement à la gouvernance des ressources extractives, aux nouveaux projets d'hydrogène vert et aux tensions géopolitiques autour des minerais stratégiques comme le cobalt et le lithium.

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