Alger et Moscou resserrent leur coordination sur le gaz et la diplomatie

A caution sign for gas pipeline amidst a field of blooming lavender with cloudy skies.Photo : Joshua Brown / Pexels

L’entretien entre Ahmed Attaf et Sergueï Lavrov, organisé à Alger à l’occasion du sommet du Forum des pays exportateurs de gaz (GECF), n’était pas un simple rite protocolaire. En réunissant les ministres des Affaires étrangères algérien et russe dans la capitale d’un pays qui compte parmi les trois premiers fournisseurs de gaz naturel de l’Union européenne, il envoie un signal politique clair : la relation entre Alger et Moscou s’inscrit dans la durée, en dépit des pressions occidentales et des recompositions provoquées par la guerre en Ukraine.

Un axe algéro-russe consolidé par l’énergie

Le choix du cadre n’est pas neutre. Le GECF, créé en 2001 et dont le siège se trouve à Doha, rassemble les principaux producteurs mondiaux de gaz naturel, parmi lesquels la Russie, l’Iran, le Qatar, le Venezuela, le Nigeria et l’Algérie. Ensemble, ses membres contrôlent plus de deux tiers des réserves mondiales prouvées et environ la moitié des exportations. L’Algérie, troisième exportateur mondial de gaz naturel liquéfié (GNL) derrière les États-Unis et le Qatar selon les ordres de grandeur retenus par les agences spécialisées ces dernières années, y occupe une place singulière, à la fois fournisseur historique de l’Europe du Sud et partenaire stratégique de Moscou.

Depuis 2022 et le reflux massif du gaz russe sur le marché européen, Sonatrach a vu la demande italienne, espagnole et slovène se renforcer. Rome en particulier a fait du gazoduc TransMed un pilier de sa sécurité énergétique. Pour autant, Alger n’a jamais rompu la coordination technique et politique avec Moscou au sein du GECF, où les deux capitales défendent de concert une discipline de l’offre, à l’image de ce que l’OPEP+ pratique sur le pétrole. L’entretien entre Ahmed Attaf et Sergueï Lavrov s’inscrit dans ce fil.

Une coordination politique qui déborde le gaz

La rencontre a porté, selon les termes retenus par les deux parties, sur le renforcement de la relation bilatérale et sur la coordination politique. Derrière cette formulation diplomatique se trouvent plusieurs dossiers où Alger et Moscou partagent des lectures proches : la crise au Sahel, où le retrait français a ouvert un espace que la Russie occupe largement par l’intermédiaire de l’ex-groupe Wagner devenu Africa Corps ; la situation à Gaza, où les deux capitales appellent à un cessez-le-feu immédiat et soutiennent la reconnaissance pleine d’un État palestinien ; et, plus discrètement, le dossier libyen, où les intérêts algériens et russes se croisent sans toujours se confondre.

La relation militaire fournit l’autre pilier du partenariat. L’Algérie demeure l’un des trois premiers clients mondiaux de l’armement russe depuis deux décennies, avec un portefeuille comprenant chasseurs Su-30, systèmes antiaériens S-400 commandés, chars T-90 et sous-marins Kilo. Les livraisons ont subi des retards liés à la mobilisation industrielle russe sur le front ukrainien, mais aucune commande n’a été annulée. Le budget militaire algérien, porté à plus de 25 milliards de dollars pour l’exercice 2024, consolide cette dépendance capacitaire et politique.

Un sommet qui vaut démonstration diplomatique

Pour le président Abdelmadjid Tebboune, accueillir le sommet du GECF à Alger constitue une double consécration. Diplomatique d’abord : la capitale algérienne s’affirme comme un carrefour de la gouvernance énergétique mondiale, après avoir hébergé des sommets de la Ligue arabe et du Mouvement des non-alignés. Économique ensuite : la rencontre offre à Sonatrach et aux partenaires étrangers du pays l’occasion de nouer des contacts à haut niveau avec les délégations venues de Doha, Téhéran, Caracas ou Abuja.

La séquence confirme surtout la stratégie d’équilibre revendiquée par Alger. L’Algérie refuse de choisir entre ses clients européens, son partenaire russe, ses nouveaux liens avec les BRICS – dont elle a sollicité l’adhésion – et ses relations traditionnelles avec les capitales africaines du Sahel. Cette posture, qualifiée de non-alignement actif par la diplomatie algérienne, trouve dans l’entretien avec Sergueï Lavrov une illustration concrète. Reste à mesurer, dans les mois qui viennent, si cette coordination se traduira par des engagements chiffrés, qu’il s’agisse de quotas de production, d’investissements communs dans l’amont gazier ou de nouveaux contrats d’armement.

Pour aller plus loin

Banque centrale de Libye : la bataille des réserves relancée · Niamey met en cause N’Djamena et Paris après une frappe de drone · Le GTI 2026 confirme le Sahel comme épicentre mondial du terrorisme

Actualité africaine

About the Author

Fatoumata Sow
Analyste géopolitique, Fatoumata Sow est experte des dynamiques sécuritaires au Sahel et dans la Corne de l'Afrique. Elle a travaillé plusieurs années comme chercheuse dans des think tanks panafricains avant de rejoindre la presse. Ses analyses croisent les dimensions militaire, humanitaire et diplomatique des conflits régionaux.

Be the first to comment on "Alger et Moscou resserrent leur coordination sur le gaz et la diplomatie"

Laisser un commentaire