Avec 37,5 milliards de dollars de recettes d’hydrocarbures encaissées sur neuf mois, l’Algérie confirme que son équation macroéconomique reste commandée par les flux d’exportation du pétrole brut et du gaz naturel. Ce montant, relayé par la presse algérienne, offre un repère utile pour jauger la résilience financière d’Alger face à un marché pétrolier devenu structurellement plus volatil depuis le choc inflationniste post-2022. Il intervient dans une séquence où le pays joue simultanément sur plusieurs tableaux : stabilisation du budget, consolidation des réserves de change et montée en puissance comme fournisseur de secours de l’Union européenne.
Une rente énergétique qui demeure la colonne vertébrale du budget algérien
Les hydrocarbures continuent de fournir, selon les ordres de grandeur retenus par le Fonds monétaire international dans ses revues récentes, autour de 90 % des exportations de biens et environ les deux tiers des recettes fiscales de l’État algérien. À cette aune, 37,5 milliards de dollars de recettes pétrolières et gazières en neuf mois représentent le socle à partir duquel se construisent la loi de finances, le financement des transferts sociaux et la soutenabilité du dinar.
Le contexte est celui d’un budget 2024 adopté à Alger sur des hypothèses prudentes, avec un prix de référence fiscal maintenu à 60 dollars le baril, bien en deçà des cours observés. Cette prudence comptable, héritée de la crise de 2014-2016 qui avait vu les recettes d’exportation s’effondrer de plus de 60 milliards à moins de 30 milliards de dollars, continue de structurer la politique budgétaire. Le gouvernement d’Aïmene Benabderrahmane cherche à préserver un matelas destiné à amortir toute nouvelle correction brutale sur le marché.
Reste que les tensions sur les dépenses publiques, notamment la revalorisation salariale dans la fonction publique et le maintien des subventions sur les carburants et les produits de base, limitent la capacité du Trésor à reconstituer un véritable Fonds de régulation des recettes comparable à celui des années 2006-2013. L’enveloppe de 37,5 milliards de dollars se traduit donc moins en épargne qu’en financement courant.
Sonatrach et le pivot gazier vers l’Europe
La compagnie nationale Sonatrach, qui concentre l’essentiel des exportations d’hydrocarbures, s’est repositionnée depuis 2022 comme l’un des principaux fournisseurs alternatifs au gaz russe pour l’Union européenne. L’Italie, via le gazoduc Transmed, est devenue en 2023 le premier client gazier de l’Algérie, devant l’Espagne, après l’accord stratégique signé entre Alger et Rome en juillet 2022. L’Allemagne, la France et la Slovénie figurent également parmi les acheteurs ayant renforcé leurs contrats de long terme avec Sonatrach.
Ce basculement commercial pèse directement sur la composition des 37,5 milliards de dollars encaissés. Là où le pétrole brut, exporté sous le label Sahara Blend, reste exposé aux arbitrages de l’OPEP+ et aux coupes volontaires auxquelles Alger participe aux côtés de Riyad et de Moscou, le gaz naturel offre des revenus plus prévisibles via des contrats indexés et des engagements pluriannuels. La part du gaz dans les recettes totales d’exportation est estimée par plusieurs analyses sectorielles à près de la moitié, un ratio sans précédent dans l’histoire récente du secteur algérien.
Un objectif de production affiché à 200 milliards de m³
Sonatrach a fixé, dans son plan d’investissement 2024-2028 doté d’environ 50 milliards de dollars, l’objectif d’atteindre une production totale d’hydrocarbures proche de 200 milliards de mètres cubes équivalents par an. Les champs de Hassi R’Mel, Hassi Messaoud et les gisements du bassin de Berkine en constituent les piliers, tandis que les projets offshore et les partenariats avec Eni, TotalEnergies, Occidental et ExxonMobil structurent la nouvelle génération d’investissements amont.
Un modèle de croissance qui peine à se diversifier
Le niveau de recettes affiché masque une difficulté persistante : la part des exportations hors hydrocarbures reste inférieure à 5 milliards de dollars par an, loin de l’objectif de 10 milliards fixé par les autorités à l’horizon 2024. Les tentatives de diversification industrielle, qu’il s’agisse de la sidérurgie à Bellara, du phosphate à Tébessa ou de l’automobile, n’ont pas encore produit l’effet d’entraînement attendu sur la balance commerciale.
La question stratégique posée à Alger est donc moins celle du montant encaissé que celle de son utilisation. Convertir une rente de 37,5 milliards de dollars en capacités productives, en infrastructures et en transition énergétique conditionnera la trajectoire algérienne à l’horizon de la fin de la décennie, alors que la demande européenne de gaz commencera à décliner structurellement.
Pour aller plus loin
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