Niger : la pénurie de carburant atteint désormais Niamey

A vibrant gas station in Marrakesh, Morocco, lit up at night with red neon lights.Photo : XT7 Core / Pexels

La pénurie de carburant au Niger a franchi un seuil symbolique en atteignant Niamey, où les automobilistes signalent de longues attentes devant les stations-service. La capitale, qui concentre près de 1,3 million d’habitants et l’essentiel de l’activité administrative, rejoint ainsi les villes de l’intérieur confrontées depuis plusieurs semaines à des tensions sur l’essence. Pour le Conseil national pour la sauvegarde de la patrie (CNSP) au pouvoir depuis le coup d’État du 26 juillet 2023, l’affaire dépasse la simple logistique : elle touche au cœur de la promesse de souveraineté énergétique brandie après la rupture avec Paris.

Une crise qui remonte des régions vers le centre du pouvoir

Depuis le début de l’année, des villes comme Agadez, Tahoua, Maradi ou Zinder ont connu des épisodes récurrents de rupture d’approvisionnement en essence et en gasoil. Niamey faisait figure d’exception, protégée par sa proximité avec les circuits d’importation et par un arbitrage politique assumé en faveur de la zone urbaine centrale. La contagion observée désormais indique que les stocks tampons se sont érodés, et que les mécanismes de péréquation entre régions ne tiennent plus. Le phénomène rappelle la crise malienne de 2022, lorsque Bamako avait vu ses stations rationnées après plusieurs mois de tensions dans les régions du Nord, dans un contexte lui aussi marqué par les sanctions régionales.

Le Niger produit pourtant du brut depuis 2011 grâce au gisement d’Agadem exploité par la China National Petroleum Corporation (CNPC), et dispose depuis la même année d’une raffinerie à Zinder, la Société de raffinage de Zinder (Soraz), détenue à 60 % par la partie chinoise et 40 % par l’État nigérien. D’une capacité nominale d’environ 20 000 barils par jour, elle couvre théoriquement la consommation intérieure et dégage un excédent destiné à l’exportation vers le Nigeria et le Burkina Faso. La production de la raffinerie est régulièrement perturbée par des arrêts techniques et par les désaccords commerciaux récurrents entre l’État et le partenaire chinois sur le prix de cession du brut.

Soraz, oléoduc d’Agadem et équation chinoise

L’ouverture en 2024 de l’oléoduc Niger-Bénin, long de près de 2 000 kilomètres et destiné à exporter le brut d’Agadem via le terminal de Sèmè-Kpodji, devait sécuriser des recettes en devises pour Niamey. Les tensions diplomatiques avec Cotonou, qui ont retardé les premières cargaisons, et la négociation serrée avec la CNPC sur un prêt de un milliard de dollars gagé sur les ventes futures, ont fragilisé la trésorerie du secteur. Dans le même temps, la Société nigérienne des produits pétroliers (Sonidep), chargée de la distribution, doit composer avec des circuits de contrebande vers le Nigeria voisin, où le prix du carburant subventionné ou issu du marché parallèle alimente des arbitrages défavorables au marché nigérien.

Le prix officiel de l’essence à la pompe, fixé autour de 540 francs CFA le litre, est l’un des plus bas de la sous-région. Cet écart avec les pays frontaliers, conjugué à la faiblesse des contrôles aux frontières orientales, nourrit un trafic qui vide les stations légales dès que l’approvisionnement se tend. Reste que la ponction illicite n’explique pas tout : la logistique interne, dépendante d’un parc limité de camions-citernes et de routes dégradées entre Zinder et Niamey, constitue un goulot d’étranglement structurel.

Un test politique pour la transition

Pour les autorités militaires, la rupture d’essence dans la capitale constitue un test de crédibilité. Après la levée en février 2024 des sanctions économiques imposées par la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) à la suite du putsch, le discours officiel insistait sur un retour à la normale des approvisionnements. La persistance des pénuries, et leur arrivée à Niamey, viennent contredire ce récit. Elles pèsent sur le transport urbain, sur l’activité des commerces du Grand marché et sur le coût des denrées alimentaires acheminées depuis le port de Cotonou ou de Lomé.

Concrètement, la sortie de crise suppose un redémarrage à pleine charge de la Soraz, une remise à plat du différend commercial avec la CNPC et un renforcement du contrôle des flux transfrontaliers. Autant de chantiers qui engagent la crédibilité économique du régime de transition, à l’heure où le Niger, le Mali et le Burkina Faso construisent l’Alliance des États du Sahel comme alternative à la CEDEAO.

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Moussa Kéita
Spécialiste des matières premières et de la transition énergétique, Moussa Kéita suit les filières pétrolières, gazières et minières africaines. Il s'intéresse particulièrement à la gouvernance des ressources extractives, aux nouveaux projets d'hydrogène vert et aux tensions géopolitiques autour des minerais stratégiques comme le cobalt et le lithium.

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