La scène politique libanaise s’oriente vers une phase de recomposition profonde, sur fond d’une lecture présidentielle sévère de l’état du Hezbollah. Selon des informations relayées à Beyrouth, le chef de l’État Joseph Aoun considère aujourd’hui la formation chiite comme « très affaiblie » et engagée dans une trajectoire d’accommodement politique, adossée à un soutien saoudien assumé. Cette évaluation, rare dans la bouche d’un président libanais, intervient au moment où se tient à Rome une réunion multilatérale destinée à cadrer le pilotage sécuritaire et économique du pays.
Rome, laboratoire d’une nouvelle architecture libanaise
La rencontre romaine, présentée comme technique, dessine en réalité les contours d’un dispositif tripartite : une commission politique, une commission sécuritaire et une commission économique. Chacune serait chargée d’un volet précis du dossier libanais, du calendrier de désarmement des groupes non étatiques à la reconstruction des zones frappées par la guerre, en passant par la stabilisation macroéconomique. Le mécanisme s’inspire des formats de supervision internationale déjà expérimentés au Proche-Orient, où l’exécutif local partage la conduite de la transition avec des parrains extérieurs.
Ce format traduit une réalité que Beyrouth ne dissimule plus. L’exécutif libanais, confronté à une trésorerie exsangue et à un secteur bancaire toujours en défaut, ne peut espérer redresser le pays sans concours étrangers. La composition des commissions, encore en discussion, associerait des représentants américains, français et arabes, avec un rôle central attribué à l’Arabie saoudite dans le volet financier. Riyad, longtemps distant du dossier libanais après la faillite du système bancaire en 2019, réinvestit désormais la scène avec des exigences précises quant au périmètre d’action du Hezbollah.
La lecture d’Aoun : un Hezbollah contraint à l’accommodement
Le diagnostic prêté au président Aoun s’inscrit dans le prolongement direct de la séquence militaire qui a suivi les affrontements avec Israël. Le parti chiite, privé d’une partie de son commandement historique et fragilisé sur le plan logistique par la reconfiguration syrienne, aurait perdu la marge de manœuvre qui lui permettait, depuis 2005, de dicter les grands équilibres de la politique libanaise. Selon la lecture présidentielle, la formation dirigée aujourd’hui par Naïm Qassem serait entrée dans ce que les cercles proches du chef de l’État qualifient de « voyage de la soumission », expression aux résonances polémiques dans le débat interne.
Cette caractérisation ne fait pas l’unanimité. Le quotidien Al Akhbar, proche de la formation chiite, y voit une posture téléguidée, destinée à préparer l’opinion à un désarmement accéléré des unités du Hezbollah dans le sud du Litani et, à terme, au-delà. La question du monopole des armes, longtemps traitée par des formules de compromis, revient au premier plan des exigences américaines et saoudiennes. Le calendrier évoqué à Rome prévoirait des étapes vérifiables, avec un suivi assuré par le mécanisme quinquepartite déjà activé pour surveiller le cessez-le-feu avec Israël.
Le pari saoudien et ses limites
Le retour de Riyad comme acteur pivot du dossier libanais répond à une double logique. D’un côté, le royaume cherche à consolider son influence régionale après la normalisation partielle avec plusieurs capitales arabes et le repositionnement stratégique opéré depuis 2023. De l’autre, il conditionne son appui financier à un affaiblissement durable de l’axe iranien au Levant. L’émissaire saoudien Yazid ben Farhan, dont les visites à Beyrouth se multiplient, incarne cette approche transactionnelle : appui budgétaire et déblocage des investissements du Golfe contre garanties politiques.
Reste que le pari comporte des fragilités. Le tissu communautaire libanais demeure structurellement dépendant du Hezbollah pour la stabilité du Sud, et toute marginalisation trop brutale du parti risquerait de provoquer un vide sécuritaire que ni l’armée libanaise ni la Force intérimaire des Nations unies au Liban (FINUL) ne semblent aujourd’hui en mesure de combler seules. Les commissions de Rome devront donc arbitrer entre rythme des transformations et préservation de la paix civile, ligne de crête sur laquelle Beyrouth a souvent trébuché.
La séquence en cours pourrait redéfinir durablement le rapport de forces interne, si les engagements pris à Rome se traduisent par des mesures effectives sur le terrain financier et sécuritaire. Selon Al Akhbar, les prochaines semaines seront déterminantes pour mesurer la portée réelle de cette nouvelle architecture.
Pour aller plus loin
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