Le retour en force de l’influence saoudienne au Liban s’accompagnerait d’une décision stratégique majeure : écarter la dynastie Hariri de la scène sunnite libanaise. C’est ce que soutient le quotidien beyrouthin Al Akhbar, réputé proche de l’axe de la résistance, dans une analyse consacrée à la reconfiguration politique en cours à Beyrouth. La démarche viserait, selon le journal, à faire émerger une nouvelle génération de figures sunnites entièrement alignées sur les priorités du royaume.
Depuis le retrait de Saad Hariri de la vie politique, annoncé en janvier 2022, le camp sunnite libanais évolue dans une forme de vacance stratégique. L’ancien Premier ministre, longtemps considéré comme le relais naturel de Riyad à Beyrouth, avait justifié son retrait par les blocages internes et par le désengagement saoudien. Trois ans plus tard, la restructuration engagée par la monarchie wahhabite dessine un tout autre horizon : celui d’une rupture assumée avec l’héritage politique bâti par Rafic Hariri à partir des années 1990.
Un repositionnement saoudien après une décennie de retrait
La lecture proposée par Al Akhbar s’inscrit dans un contexte de reprise d’intérêt de Riyad pour le dossier libanais, après plusieurs années de mise à distance. Le royaume avait suspendu ses aides financières, gelé ses investissements et déconseillé à ses ressortissants de se rendre au pays du Cèdre, dénonçant l’emprise du Hezbollah sur l’appareil d’État. La séquence ouverte par l’affaiblissement militaire du parti chiite, à la suite du conflit avec Israël, a modifié la donne. Riyad estimerait désormais disposer d’une fenêtre pour réinvestir le champ politique sunnite sans passer par les Hariri.
Concrètement, la stratégie décrite consisterait à promouvoir des personnalités issues du monde des affaires, de la magistrature ou de figures régionales, dépourvues des passifs financiers et judiciaires qui pèsent sur le Courant du futur. Le mouvement fondé par Rafic Hariri, longtemps hégémonique dans les circonscriptions sunnites du Nord, de Beyrouth et de la Bekaa occidentale, n’a présenté aucun candidat aux législatives de mai 2022. Ce vide, jusqu’ici occupé de manière fragmentée, appellerait selon Riyad une réorganisation d’ampleur avant les prochaines échéances municipales et parlementaires.
Une rupture qui interroge l’équilibre confessionnel
L’éviction du clan Hariri ne serait pas sans conséquence sur le fragile pacte politique libanais. Depuis les accords de Taëf de 1989, la répartition confessionnelle des pouvoirs attribue la primature à un sunnite, et la légitimité de son titulaire dépend largement de son ancrage communautaire. En favorisant l’émergence de figures moins enracinées, Riyad prendrait le risque d’affaiblir durablement la représentativité du poste, au moment même où la formation d’un gouvernement stable demeure une exigence des bailleurs internationaux et du Fonds monétaire international.
Par ailleurs, cette stratégie place les partenaires occidentaux du Liban dans une position délicate. Paris, historiquement lié aux Hariri, a longtemps considéré Saad Hariri comme un interlocuteur incontournable. Washington, de son côté, observe la manœuvre saoudienne avec une attention marquée, l’administration américaine cherchant à contenir l’influence iranienne sans pour autant valider une confessionnalisation accrue du jeu politique. La coordination entre les diplomaties française, américaine et saoudienne, active dans les négociations sur la présidence de la République et le poste de gouverneur de la Banque du Liban, pourrait s’en trouver fragilisée.
Le Hezbollah en spectateur intéressé
Pour le Hezbollah, la disparition programmée du principal pôle sunnite modéré représente à la fois une opportunité et un défi. Une opportunité, car la fragmentation du camp adverse limite les capacités de blocage institutionnel. Un défi, car l’émergence de nouvelles figures directement adossées à Riyad pourrait durcir la polarisation confessionnelle et rouvrir des lignes de fracture apaisées depuis la fin de la guerre civile en 1990. Le parti chiite, affaibli sur le plan militaire mais toujours structuré politiquement, garde la maîtrise d’un tiers de blocage au Parlement.
Reste que la faisabilité du projet demeure incertaine. Reconstruire un leadership sunnite sans les réseaux clientélistes patiemment tissés par les Hariri à Tripoli, Saïda et Beyrouth suppose un investissement financier et humain considérable, dans un pays dont l’économie s’est contractée de plus de 40 % depuis 2019. Selon Al Akhbar, les premiers signaux de cette recomposition seraient déjà perceptibles dans les nominations administratives et les mouvements associatifs récents.
Pour aller plus loin
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