Au Cameroun, la question des agents publics « expatriés » revient sur le devant de la scène budgétaire. Ces fonctionnaires, officiellement en poste mais absents de leur administration d’affectation, coûteraient à l’État environ 80 millions de dollars chaque année, soit près de 48 milliards de francs CFA. Le manque à gagner illustre les failles récurrentes du système de gestion des ressources humaines de la fonction publique camerounaise, malgré les réformes engagées depuis plus d’une décennie.
Une masse salariale minée par les agents fictifs et absents
Le terme « expatrié » désigne, dans le jargon administratif local, l’agent public rémunéré sur le budget de l’État alors qu’il ne se présente plus à son poste ou exerce une autre activité, parfois hors du pays. La pratique recouvre plusieurs situations : abandons de poste non déclarés, cumuls d’emplois irréguliers, départs à l’étranger sans radiation, voire identités entretenues à des fins frauduleuses. Le résultat converge vers un même effet, la ponction indue sur la paie publique.
La masse salariale du Cameroun avoisine 1 400 milliards de francs CFA par an et représente l’un des premiers postes de dépense de l’État. Toute déperdition sur ce chapitre pèse mécaniquement sur les marges budgétaires disponibles pour l’investissement, la santé ou l’éducation. Les 80 millions de dollars évoqués correspondent à un ordre de grandeur significatif, dans un contexte où Yaoundé s’efforce de contenir son déficit public sous les critères de convergence de la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale (CEMAC).
Des réformes engagées mais aux résultats inégaux
Les autorités camerounaises ne découvrent pas le dossier. Le Comptage physique des personnels de l’État, opération conduite à plusieurs reprises depuis les années 2000, avait déjà permis d’identifier des milliers de dossiers irréguliers et de suspendre des paiements suspects. Le Système informatique de gestion intégrée des personnels de l’État et de la solde (SIGIPES), déployé pour harmoniser les fichiers du ministère de la Fonction publique et de la Réforme administrative avec ceux du ministère des Finances, visait à rendre impossible le maintien silencieux d’agents fantômes sur la paie.
Reste que les résultats demeurent en deçà des attentes. La coexistence de fichiers parallèles, les délais de mise à jour, la faiblesse des remontées hiérarchiques depuis les services déconcentrés et les complicités internes continuent d’alimenter le phénomène. Certains agents en formation à l’étranger, en détachement non régularisé ou en disponibilité prolongée passent entre les mailles du contrôle. D’autres, purement fictifs, restent adossés à des matricules jamais désactivés après un décès ou un départ à la retraite.
Un enjeu de gouvernance et de crédibilité budgétaire
Au-delà du chiffrage, l’affaire pose la question de la crédibilité des dispositifs de contrôle interne de l’administration camerounaise. Le Contrôle supérieur de l’État, la Chambre des comptes de la Cour suprême et les inspections ministérielles disposent des outils juridiques pour sanctionner, mais leurs recommandations peinent parfois à se traduire par des radiations effectives et des poursuites. Or les partenaires financiers, à commencer par le Fonds monétaire international (FMI) dans le cadre des programmes appuyant Yaoundé, scrutent avec attention la maîtrise de la masse salariale.
Le sujet dépasse la seule dimension comptable. Il touche à l’équité entre agents publics, à la motivation de ceux qui travaillent effectivement et à la perception citoyenne de l’efficacité de l’État. Dans un pays où le recrutement dans la fonction publique demeure très convoité, la persistance d’agents rémunérés sans contrepartie de service alimente le sentiment d’un système à deux vitesses. Elle nourrit également le débat sur la digitalisation complète de la chaîne salariale, du pointage biométrique à la certification annuelle de présence physique.
Concrètement, la résorption du phénomène suppose une articulation plus étroite entre les directions des ressources humaines des ministères, la Direction générale du budget et les postes comptables du Trésor. Elle implique aussi un renforcement des sanctions contre les responsables hiérarchiques qui couvrent des absences prolongées. Sans quoi les 80 millions de dollars annuels resteront un manque à gagner structurel pour les finances publiques camerounaises. Selon Financial Afrik, ce coût annuel constitue l’une des principales fuites identifiées dans la gestion de la solde de l’État.
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