En validant une nouvelle vague de 46 projets dans les métaux stratégiques, l’Union européenne confirme sa volonté de recomposer, à marche forcée, ses chaînes d’approvisionnement en matières premières industrielles. L’initiative s’inscrit dans le prolongement du Critical Raw Materials Act (CRMA), règlement adopté en 2024 pour sécuriser l’accès à une trentaine de substances jugées indispensables à la transition énergétique et numérique, du lithium au cobalt en passant par les terres rares, le nickel, le manganèse et le graphite. Pour les États africains producteurs, la question centrale est désormais celle de leur part réelle dans ce dispositif.
Un cadre européen pensé pour contrer la dépendance asiatique
Le CRMA fixe des objectifs chiffrés à horizon 2030 : au moins 10 % de l’extraction, 40 % de la transformation et 25 % du recyclage des minerais critiques devront être assurés sur le sol européen. Aucun pays tiers ne devra par ailleurs fournir plus de 65 % des besoins annuels de l’Union pour une substance donnée. Or, pour plusieurs matières premières structurantes, la Chine concentre aujourd’hui entre 70 % et plus de 90 % des capacités mondiales de raffinage, en particulier sur les terres rares et le graphite naturel. Cette asymétrie est le véritable moteur politique du dispositif européen.
La désignation de projets stratégiques, prévue par le règlement, offre à ses bénéficiaires un accès facilité au financement, des procédures d’autorisation accélérées, plafonnées à 27 mois pour l’extraction, et un appui politique de la Commission européenne auprès des partenaires. Les premières listes, publiées depuis 2024, mêlaient projets internes à l’Union et initiatives situées dans des pays tiers considérés comme fiables. La nouvelle vague poursuit cette logique en élargissant le périmètre géographique, de l’Amérique latine à l’Afrique subsaharienne.
La place de l’Afrique entre promesses et sous-représentation
L’Afrique concentre une part décisive des réserves mondiales de plusieurs métaux visés par Bruxelles. La République démocratique du Congo fournit à elle seule environ 70 % du cobalt mondial, le Gabon figure parmi les trois premiers producteurs de manganèse de haute pureté, la Guinée reste le premier exportateur mondial de bauxite, tandis que la Zambie, le Zimbabwe, Madagascar et la Namibie disposent de gisements significatifs de cuivre, de lithium, de graphite ou de terres rares. Pourtant, la part des projets africains au sein des listes successives de projets stratégiques européens demeure minoritaire, loin derrière les projets intra-européens et canadiens.
Cette sous-représentation s’explique en partie par la nature des critères retenus. Bruxelles privilégie les projets déjà avancés, dotés d’études de faisabilité abouties et soutenus par des opérateurs capables de respecter des standards environnementaux et sociaux stricts. Dans plusieurs pays de la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale (CEMAC) comme dans la zone de la Southern African Development Community (SADC), ces exigences se heurtent à la faiblesse des infrastructures logistiques, au coût du capital et à l’instabilité réglementaire.
Une bataille d’influence qui dépasse la seule logique minière
L’enjeu dépasse la géologie. En Afrique centrale et australe, les groupes chinois contrôlent une part majoritaire de la production de cobalt congolais et investissent massivement dans la transformation en Indonésie et au Maroc. Les États-Unis, à travers le corridor de Lobito reliant la ceinture de cuivre zambo-congolaise au port angolais, et le Japon, actif au Mozambique et à Madagascar, avancent leurs propres pions. L’Union européenne arrive sur un terrain déjà disputé, où la préférence des gouvernements producteurs ira à ceux qui accepteront de financer des unités locales de transformation plutôt que de se contenter d’un rôle d’acheteur.
Plusieurs capitales africaines ont d’ailleurs commencé à durcir leur cadre minier. L’Indonésie a imposé, dès 2020, l’interdiction d’exporter du nickel brut, forçant les investisseurs à construire des fonderies sur place. Ce précédent inspire désormais la RDC, le Zimbabwe et la Namibie, qui multiplient restrictions à l’exportation et obligations de transformation locale. Pour que les projets labellisés par Bruxelles trouvent preneurs, il faudra composer avec cette nouvelle grammaire politique. Les partenariats stratégiques signés par la Commission avec Kinshasa, Lusaka ou Windhoek offriront une base utile, à condition d’être suivis de capitaux concrets et de transferts technologiques effectifs.
La prochaine étape se jouera sur le terrain opérationnel : capacité des porteurs de projets à boucler leurs financements, à sécuriser les permis environnementaux et à démontrer leur contribution industrielle aux pays hôtes. Les États africains disposent, pour la première fois depuis longtemps, d’une fenêtre de négociation où plusieurs partenaires se disputent le même sous-sol.
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