Cameroun : un vol de 15 kg d’or expose les failles de la traçabilité

Close-up of gold and platinum bars depicting wealth and investment potential.Photo : Zlaťáky.cz / Pexels

Le récent braquage de quinze kilogrammes d’or au Cameroun agit comme un révélateur. Au-delà du fait divers, l’affaire met en lumière les angles morts de la traçabilité aurifère dans un pays où l’exploitation artisanale et semi-mécanisée concentre l’essentiel de la production. À cours actuels, le volume dérobé représente une valeur marchande supérieure à un million de dollars, soit près de 600 millions de FCFA, somme considérable transportée hors des circuits sécurisés classiques.

L’opération, menée avec un degré de préparation manifeste, illustre la circulation discrète mais massive du métal jaune entre les zones de production de l’Est camerounais et les places de négoce régionales. Elle confirme aussi l’attractivité du Cameroun comme plateforme de transit, dans un contexte régional où l’or est devenu une valeur refuge face à la volatilité des devises et aux tensions inflationnistes.

Une filière aurifère structurellement opaque

Le secteur minier camerounais reste dominé par l’orpaillage artisanal, principalement dans les régions de l’Est, de l’Adamaoua et du Nord. Malgré la création du Cadre d’appui et de promotion de l’artisanat minier (CAPAM), chargé de canaliser la production vers les circuits officiels, l’écart entre les volumes déclarés et la production réelle demeure considérable. Plusieurs estimations sectorielles évoquent un taux d’évasion supérieur à 80 % de l’or extrait, qui échappe à toute fiscalité et à toute certification d’origine.

Cette opacité tient à plusieurs facteurs convergents. Les sites d’extraction, souvent éloignés et difficiles d’accès, échappent largement au contrôle administratif. La présence d’opérateurs étrangers, notamment chinois, dans la sous-traitance semi-mécanisée, complexifie le suivi des flux. Enfin, la porosité des frontières avec la République centrafricaine, le Tchad et le Nigeria ouvre des corridors de contrebande difficilement maîtrisables par les services douaniers.

Un enjeu de souveraineté économique

Pour Yaoundé, l’absence de maîtrise de la chaîne aurifère se traduit par un manque à gagner budgétaire substantiel. Les redevances minières et les droits d’exportation prévus par le code minier révisé ne s’appliquent que sur la fraction déclarée. Dans le même temps, la Banque des États de l’Afrique centrale (BEAC), qui a engagé une politique active de constitution de réserves en or à l’échelle de la CEMAC, peine à s’approvisionner localement à des conditions transparentes. Le paradoxe est patent : un pays producteur qui doit composer avec une filière domestique largement extravertie.

Le braquage récent pose une question opérationnelle directe. Si quinze kilogrammes d’or peuvent être transportés et ciblés par un commando organisé, c’est que l’information sur les mouvements de métal circule en dehors des canaux officiels. Cette asymétrie d’information profite aux réseaux criminels et fragilise les acteurs légaux, qu’il s’agisse des comptoirs agréés ou des coopératives d’artisans miniers tentant de se conformer au cadre réglementaire.

Vers un durcissement du cadre de contrôle

Les autorités camerounaises ont engagé ces dernières années plusieurs chantiers de réforme, dont la mise en place progressive d’un système de certification de l’origine, conforme aux standards de la Conférence internationale sur la région des Grands Lacs (CIRGL). Reste que l’application sur le terrain bute sur le manque de moyens des brigades minières et sur la concurrence des circuits parallèles, plus rémunérateurs pour les producteurs artisanaux. La Société nationale des mines (SONAMINES), créée pour porter la participation de l’État dans les projets miniers, ne couvre encore qu’une portion limitée de la chaîne de valeur.

Le sujet dépasse le cadre strictement camerounais. À l’échelle du bassin du Congo et du golfe de Guinée, la traçabilité de l’or est devenue un enjeu géoéconomique majeur, suivi de près par les partenaires européens dans le cadre du règlement sur les minerais de conflit, et par les acheteurs émirats et turcs qui dominent le négoce régional. Le braquage des quinze kilogrammes rappelle, à sa manière brutale, que la sécurisation physique des flux constitue le premier maillon d’une politique crédible de souveraineté minière. Selon Financial Afrik, l’incident relance le débat sur l’urgence d’un dispositif intégré de contrôle de la production aurifère nationale.

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Moussa Kéita
Spécialiste des matières premières et de la transition énergétique, Moussa Kéita suit les filières pétrolières, gazières et minières africaines. Il s'intéresse particulièrement à la gouvernance des ressources extractives, aux nouveaux projets d'hydrogène vert et aux tensions géopolitiques autour des minerais stratégiques comme le cobalt et le lithium.

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