La crise énergétique du septentrion camerounais franchit un nouveau seuil. Cimencam Figuil (Cimfig), filiale locale de Cimencam et du groupe LafargeHolcim Maroc Afrique (LHMA), a annoncé la suspension non programmée de ses opérations à Figuil, dans la région du Nord. Dans une correspondance datée du 2 juin 2026, la direction commerciale et marketing de l’industriel informe ses clients d’un arrêt d’une durée indéterminée, consécutif aux restrictions d’alimentation décidées par le concessionnaire du service public de l’électricité, Socadel, ex-Eneo. L’usine, inaugurée à peine douze mois plus tôt, devient ainsi le premier site industriel d’envergure officiellement effacé du Réseau interconnecté Nord (RIN).
Selon le courrier, Socadel a notifié au cimentier l’existence d’une crise énergétique majeure dans la région, justifiant l’effacement temporaire du site. Cimfig précise que la mesure, indépendante de sa volonté, affecte directement l’alimentation électrique de son outil de production et impose un arrêt complet des opérations. La filiale de LHMA indique avoir mobilisé ses équipes commerciales et logistiques pour limiter l’impact sur la clientèle, tout en travaillant avec les pouvoirs publics et ses partenaires techniques à un rétablissement rapide de la pleine capacité.
Lagdo, socle saturé du Réseau interconnecté Nord
La racine du problème se situe en amont, sur la retenue de Lagdo. La centrale hydroélectrique, qui demeure la colonne vertébrale du RIN, voit sa production contrainte par un déficit d’eau disponible. Ses quatre groupes étaient pourtant déclarés opérationnels en mars dernier par Eneo, et les expertises d’auscultation confirment la fiabilité de l’ouvrage. La vétusté n’est donc pas en cause. Le seuil de saturation hydrologique de l’aménagement a été atteint dès 2015, et le réservoir unique dont il dépend reste à la merci de la pluviométrie.
Concrètement, en année sèche, le concessionnaire arbitre entre continuité de service aux ménages, préservation de l’outil et recours à des moyens d’appoint plus coûteux. Des accords d’effacement ont été conclus avec certains industriels pour libérer de la puissance sur des plages horaires précises. Cimfig s’inscrit désormais dans ce dispositif, mais à une échelle inédite : ce n’est plus une modulation de consommation, c’est un arrêt sec de la production de clinker et de ciment.
Une demande qui dépasse la capacité installée
La pression sur le RIN tient aussi à une démographie commerciale dynamique. Le réseau dessert près de 250 000 clients en basse et moyenne tension, un parc qui progresserait de 10 à 12 % par an, à un rythme comparable à celui de la demande en énergie. Pour absorber cette croissance, la puissance installée a plus que doublé en dix ans, passant de 76 MW en 2015 à 172 MW en 2026, grâce à un mix associant l’hydroélectricité de Lagdo, six centrales thermiques et deux unités solaires.
Cette diversification n’a toutefois pas neutralisé la dépendance structurelle à l’hydrologie. Lorsque Lagdo décroche, l’ensemble du système vacille, malgré les renforcements engagés depuis 2016. Les perspectives évoquées par le secteur — finalisation de la deuxième phase des projets solaires de Maroua et Guider, projet hybride de Bini à Warack, interconnexion entre les réseaux Sud et Nord, plan de fiabilisation de Lagdo — relèvent du moyen terme. Elles ne répondent pas à l’urgence d’un industriel à l’arrêt.
Un investissement de 50 milliards de FCFA exposé
L’épisode est d’autant plus sensible que l’enjeu industriel est lourd. La nouvelle ligne de Figuil mobilise un investissement annoncé d’environ 50 milliards de FCFA. Elle est dimensionnée pour porter la capacité du site à 500 000 tonnes de ciment par an et produire jusqu’à 1 000 tonnes de clinker quotidiennes. L’unité devait rapprocher l’offre de ciment des marchés du Grand Nord et, à terme, ouvrir la voie à des exportations vers le Tchad voisin.
Pour une industrie aussi énergivore que le ciment, la stabilité électrique conditionne directement les coûts unitaires, la fiabilité contractuelle et la rentabilité de l’actif. La suspension de Cimfig pose donc, en creux, la question de la résilience énergétique des projets industriels implantés sur des réseaux structurellement contraints. Elle interroge également la cohérence entre la politique d’industrialisation du septentrion et la sécurisation de l’offre électrique en amont.
Au-delà du cimentier, le signal envoyé aux investisseurs est sévère. Le déficit du RIN n’est plus un sujet de confort domestique, il devient un risque économique direct pour l’emploi industriel, les marchés régionaux et l’attractivité du Grand Nord camerounais. Selon Investir au Cameroun, l’entreprise affirme rester mobilisée pour un retour à la pleine production dans les meilleurs délais.
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