Le coltan de conflit extrait dans l’est de la République démocratique du Congo (RDC) continue d’alimenter les chaînes d’approvisionnement mondiales de l’électronique grand public, en dépit des dispositifs de traçabilité censés assainir le secteur. C’est le constat d’un rapport publié le 10 juin par l’organisation non gouvernementale Global Witness, au terme d’une enquête menée pendant un an sur les circuits d’exportation du minerai stratégique. Les investigateurs pointent un rôle pivot du Rwanda voisin, qualifié de plaque tournante de la contrebande.
Le Rwanda au cœur du circuit d’exportation du coltan congolais
Selon l’ONG britannique, le minerai extrait dans les zones contrôlées par la coalition rebelle Alliance Fleuve Congo et le Mouvement du 23 mars (AFC/M23) transite massivement par le territoire rwandais avant d’être réinjecté sur le marché international. Plusieurs sociétés enregistrées à Kigali sont nommément identifiées comme exportatrices de tantalite d’origine congolaise, présentée ensuite comme minerai rwandais à l’export. Cette requalification permet, dans les faits, de gommer la traçabilité du métal et son lien avec les groupes armés actifs dans le Nord-Kivu et le Sud-Kivu.
Le coltan, contraction de colombite-tantalite, fournit le tantale indispensable aux condensateurs des smartphones, ordinateurs portables, consoles de jeu et systèmes embarqués automobiles. La RDC concentre une part déterminante des réserves mondiales, et l’offensive du M23 lancée fin 2024 lui a permis de prendre le contrôle de plusieurs sites miniers majeurs, dont celui de Rubaya, considéré comme l’un des plus productifs du continent. Alex Kopp, chercheur à Global Witness, estime que Kigali se positionne sciemment comme passage obligé de ce flux clandestin.
Une traçabilité internationale détournée de sa fonction
L’enquête met en cause le mécanisme ITSCI, principal système privé de certification des minerais 3T (étain, tantale, tungstène) opérant dans la région des Grands Lacs. Mis en place par l’industrie pour répondre aux exigences de la loi américaine Dodd-Frank de 2010 et au règlement européen de 2017 sur les minerais de conflit, ce dispositif est accusé d’avoir servi de paravent. Selon les enquêteurs, les certificats délivrés ont contribué à blanchir un minerai dont l’origine illicite était documentée, plutôt qu’à en écarter les flux suspects.
En aval de la chaîne, l’ONG identifie une série de fonderies chinoises qui transforment ce tantale, avant qu’il ne soit incorporé dans des composants vendus aux grands donneurs d’ordre de la tech. Microsoft, Apple, Amazon et Sony figurent parmi les marques citées comme se retrouvant, parfois à leur insu, en bout de chaîne. La structure éclatée de l’industrie des semi-conducteurs et des composants passifs rend l’audit des fournisseurs particulièrement délicat, mais Global Witness considère que cette opacité n’exonère pas les multinationales de leur devoir de vigilance.
Une équation diplomatique et industrielle explosive pour Kinshasa
Le dossier déborde largement la question minière. Il s’inscrit dans le conflit qui oppose Kinshasa à Kigali depuis la résurgence du M23, et nourrit les accusations congolaises de pillage économique formulées devant les instances internationales. Plusieurs sanctions ciblées ont déjà été prononcées par Washington et Bruxelles contre des responsables rwandais et congolais liés à la rébellion. La publication du rapport intervient alors qu’un processus de médiation, conduit notamment sous l’égide des États-Unis et du Qatar, tente de stabiliser la frontière orientale.
Pour les industriels, l’enjeu réputationnel se double d’un risque réglementaire. Le règlement européen sur le devoir de vigilance des entreprises en matière de durabilité, adopté en 2024, élargit les obligations de cartographie des chaînes d’approvisionnement et expose les contrevenants à des sanctions financières significatives. Les acheteurs finaux devront démontrer qu’ils ont pris des mesures effectives pour écarter les sources liées à des groupes armés, sous peine de poursuites devant les juridictions des États membres.
Reste la question du contrôle effectif des sites par les autorités congolaises. Sans reconquête militaire ou accord politique durable, la rente du coltan continuera d’irriguer l’économie de guerre du Kivu et de transiter par les corridors d’exportation rwandais. Global Witness appelle les régulateurs occidentaux à suspendre la reconnaissance d’ITSCI tant que sa gouvernance n’aura pas été refondue, et invite les marques citées à publier la liste de leurs fonderies de tantale. Selon RFI Afrique.
Pour aller plus loin
Cameroun : la Sonamines veut racheter tout l’or des bureaux d’achats · Cameroun : un vol de 15 kg d’or expose les failles de la traçabilité · Ambatovy redémarre à Madagascar après le passage du cyclone Gezani

Be the first to comment on "Coltan de conflit : Global Witness accuse le Rwanda et la tech mondiale"