En Égypte, la réorganisation du commandement sécuritaire engagée par Abdel Fattah al-Sissi marque une inflexion notable dans la gouvernance du régime. Le chef de l’État, lui-même issu du renseignement militaire, s’emploie depuis plusieurs mois à rogner les prérogatives des Moukhabarat al-Amma, les services de renseignement généraux, dont l’aura politique et économique dépassait depuis des décennies leur strict mandat sécuritaire. Cette opération discrète, conduite sans communication officielle, modifie l’équilibre interne au sommet du Caire.
Une mise au pas méthodique de l’appareil de renseignement
Les Moukhabarat ont longtemps incarné le bras armé politique de la présidence, de l’ère Nasser jusqu’à Moubarak, en passant par les années de transition post-2011. Sous la houlette d’Omar Souleiman puis de figures issues de ce sérail, l’agence concentrait des dossiers sensibles allant des médias publics à la diplomatie parallèle avec Israël, le Hamas ou les pétromonarchies du Golfe. La présidence aurait progressivement retiré à l’institution plusieurs portefeuilles stratégiques, notamment la supervision de groupes médiatiques affiliés et la gestion de certains canaux régionaux.
Le redéploiement s’accompagne d’un mouvement de personnel. Des cadres réputés proches de l’ancienne direction auraient été écartés ou redéployés vers des postes honorifiques, tandis que des officiers issus du renseignement militaire, corps d’origine du président, montent en puissance. Cette substitution lente illustre une logique connue des spécialistes des régimes prétoriens : neutraliser un centre de pouvoir rival en l’absorbant plutôt qu’en l’affrontant frontalement.
Le renseignement militaire en position dominante
Le basculement profite avant tout au service de renseignement de l’armée, longtemps cantonné aux questions de défense et de contre-espionnage. Désormais, son périmètre déborde sur des compétences politiques, économiques et diplomatiques jadis dévolues aux services civils. Cette extension consacre la prééminence de l’institution militaire dans le pilotage du régime, une tendance amorcée dès 2013 mais qui atteint aujourd’hui une intensité inédite.
Plusieurs dossiers régionaux illustrent ce glissement. La médiation autour de Gaza, longtemps gérée par les Moukhabarat sous la direction d’Abbas Kamel, fait désormais l’objet d’un suivi présidentiel rapproché, avec un rôle accru d’émissaires directement rattachés au cabinet du chef de l’État. Le dossier soudanais, la relation avec la Libye et les arbitrages avec les bailleurs du Golfe suivent une trajectoire similaire, marquée par une centralisation autour du palais d’Ittihadiya.
Calculs internes et signaux régionaux
Cette réingénierie répond à plusieurs impératifs. Sur le plan interne, elle vise à prévenir l’émergence d’un contre-pouvoir au sein même de l’État, alors que la crise économique aiguise les tensions au sommet et que la livre égyptienne demeure fragilisée malgré les soutiens financiers émiratis et saoudiens. La concentration des leviers entre les mains du président et de son cercle militaire rapproché réduit les marges de manœuvre d’éventuels acteurs autonomes.
Sur le plan régional, le signal envoyé aux partenaires arabes et occidentaux est tout aussi explicite. Le Caire entend traiter directement, sans intermédiaire institutionnel, les dossiers les plus sensibles, qu’il s’agisse de la coordination avec Tel-Aviv sur Gaza, des négociations avec le Fonds monétaire international ou des arbitrages énergétiques avec Riyad et Abou Dhabi. Cette personnalisation accrue de la diplomatie égyptienne facilite la prise de décision mais expose davantage la figure présidentielle aux retombées des échecs éventuels.
Reste une inconnue de taille : la capacité des Moukhabarat à digérer cette mise au pas sans secousses. L’agence conserve une mémoire institutionnelle considérable, des réseaux d’influence enracinés dans l’économie informelle et l’espace médiatique, ainsi qu’une expertise régionale difficilement remplaçable à court terme. La transition esquissée par Abdel Fattah al-Sissi pourrait ainsi générer des frictions souterraines, dont les premiers signes affleurent déjà dans certaines rivalités entre cabinets sécuritaires. Selon Al Akhbar, cette recomposition silencieuse constitue l’une des mutations les plus profondes du système politique égyptien depuis 2013.
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