La guerre dope certains secteurs économiques au nord du Liban

Industrial scene in Beirut port with cargo ship and cranes, showcasing maritime activity in Lebanon.Photo : Jo Kassis / Pexels

La guerre menée contre le Liban relance, par effet de ricochet, plusieurs activités économiques dans le nord du pays. À mesure que les bombardements israéliens ont vidé les villages frontaliers du Sud-Liban et de la Bekaa, des centaines de milliers de déplacés se sont repliés vers Tripoli, le Akkar et le Mont-Liban Nord, gonflant brutalement la demande locale en logement, en alimentation et en services. Pour des régions qui figuraient parmi les plus pauvres du pays avant 2019, ce regain d’activité représente une bouffée d’oxygène inattendue, mais que les acteurs économiques eux-mêmes qualifient de circonstancielle et limitée.

Un nord libanais transformé en zone refuge

Le déplacement massif de population observé depuis l’intensification des frappes a profondément modifié la donne dans les gouvernorats du Nord et du Akkar. Les loyers ont grimpé, parfois doublé en quelques semaines dans certaines localités côtières, sous la pression de familles en quête d’un toit éloigné de la ligne de front. Les commerces de proximité, les supérettes, les pharmacies et les boulangeries enregistrent une hausse sensible de leur chiffre d’affaires, après cinq années de récession profonde liées à l’effondrement de la livre et au gel du système bancaire.

Le secteur hôtelier, sinistré depuis la crise de 2019 puis par la pandémie, retrouve lui aussi un semblant d’activité. Plusieurs établissements de Tripoli, de Batroun ou d’Ehden, habituellement dépendants d’une clientèle touristique du Golfe et de la diaspora estivale, ont rouvert pour héberger des familles déplacées, parfois prises en charge par des associations ou des municipalités. Le taux d’occupation, en chute libre l’été précédent, s’est partiellement redressé, sans pour autant atteindre les niveaux d’avant-crise.

Une demande tirée par la détresse, pas par la croissance

Les opérateurs interrogés par la presse libanaise insistent sur un point : cette reprise n’a rien d’un cycle vertueux. La consommation supplémentaire injectée dans le nord provient de ménages déracinés, dont une part vit d’aides humanitaires, de transferts de la diaspora ou d’économies entamées. Le pouvoir d’achat reste comprimé par une inflation cumulée qui a pulvérisé la classe moyenne depuis 2020. Les commerçants reconnaissent vendre davantage en volume, mais souvent sur des produits de première nécessité, à marges réduites.

Le secteur du transport illustre cette ambivalence. Les compagnies de bus et les chauffeurs indépendants assurant la liaison entre Beyrouth, Tripoli et le Akkar ont vu leur fréquentation augmenter, portée par les allers-retours des déplacés vers la capitale ou vers les zones encore accessibles du Sud. Mais la flambée du prix du carburant, dollarisé depuis la levée des subventions, rogne mécaniquement la rentabilité de cette activité. Reste que pour des artisans et des petits patrons exsangues, tout chiffre d’affaires additionnel est bon à prendre.

Une embellie sans lendemain économique

L’agriculture du Akkar, principal grenier céréalier et maraîcher du pays, tire elle aussi un bénéfice ponctuel de la situation. Avec la mise hors service de larges pans de la plaine de la Bekaa et du Sud-Liban, les producteurs du nord deviennent quasi incontournables pour approvisionner Beyrouth et la montagne. Pour autant, les agriculteurs peinent à investir, faute de crédit bancaire, et restent exposés à la volatilité des intrants importés, payés en devises.

Les économistes locaux mettent en garde contre toute lecture optimiste de ces signaux. Le PIB libanais, déjà amputé de près de 40 % depuis 2019, devrait subir une nouvelle contraction sous l’effet du conflit, selon les estimations qui circulent à Beyrouth. Les pertes dans le sud, à Baalbeck-Hermel et dans la banlieue sud de la capitale se chiffrent en milliards de dollars de destructions matérielles, sans compter le manque à gagner agricole et touristique. Le supplément d’activité enregistré dans le nord ne compense, au mieux, qu’une fraction marginale de ce choc.

La question politique se profile derrière l’analyse économique. Un éventuel retour rapide des déplacés vers leurs régions d’origine, dès l’instauration d’un cessez-le-feu durable, refermerait aussitôt la parenthèse. Les acteurs du nord, conscients de cette fragilité, hésitent à engager des recrutements pérennes ou des investissements de capacité. L’embellie, dans leur bouche, se conjugue déjà au passé. Selon Al Akhbar, le bénéfice tiré par les secteurs économiques du nord demeure conjoncturel et limité.

Pour aller plus loin

Banlieue sud de Beyrouth : le casse-tête des loyers en pleine guerre · Liban-Israël : un accord bâti sur l’affaiblissement du Hezbollah · États-Unis et Iran échangent des frappes pour le deuxième jour

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About the Author

Ibrahim El Hadj
Correspondant Moyen-Orient, Ibrahim El Hadj suit les dossiers géopolitiques et économiques de la région, avec un intérêt particulier pour les investissements du Golfe en Afrique, les routes commerciales de la mer Rouge et la diplomatie énergétique. Arabophone et francophone, il travaille sur les sources libanaises, algériennes et émiraties.

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