Gallimard récuse les accusations de Boualem Sansal dans « La Légende »

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La brouille entre Boualem Sansal et les éditions Gallimard est désormais publique. Dans La Légende, ouvrage paru le 2 juin 2026 chez Grasset, l’écrivain franco-algérien règle ses comptes avec la maison de la rue Sébastien-Bottin, qu’il avait pourtant fréquentée pendant deux décennies. Les passages les plus tranchants visent nommément les dirigeants de Gallimard, accusés d’avoir adopté une posture jugée tiède, voire complaisante, durant les mois de détention de l’auteur en Algérie. La direction de l’éditeur historique a réagi en récusant l’intégralité des griefs, dénonçant une lecture biaisée de son action.

Un livre-procès contre l’éditeur historique

Sansal n’a pas choisi la demi-mesure. En confiant La Légende à Grasset, concurrent direct de Gallimard au sein du paysage parisien, l’écrivain a doublé la rupture symbolique d’un geste éditorial. Le texte met en cause la communication de l’éditeur durant la période de détention, ainsi que les positions tenues après sa libération. L’auteur, lauréat du Grand Prix du roman de l’Académie française en 2015 pour 2084, y développe un récit où s’entremêlent expérience carcérale, réflexion politique et critique frontale de ce qu’il décrit comme un certain renoncement parisien.

La réponse de Gallimard, relayée par la presse française, conteste point par point la version livrée par l’écrivain. La maison rappelle avoir soutenu son auteur tout au long de l’épreuve judiciaire en Algérie, et estime que les accusations portées dans le livre relèvent d’une reconstruction a posteriori. Le différend déborde la simple querelle d’auteur : il interroge la manière dont les grandes maisons parisiennes assument leur rôle politique lorsqu’un de leurs écrivains se retrouve emprisonné dans un pays partenaire de la France.

Une affaire devenue irritant diplomatique franco-algérien

L’arrestation de Boualem Sansal en novembre 2024 à l’aéroport d’Alger, puis sa condamnation en première instance à cinq ans de prison pour atteinte à l’unité nationale, avaient profondément crispé les relations entre Paris et Alger. L’écrivain, naturalisé français en 2024, paie principalement des déclarations sur les frontières héritées de la colonisation, perçues à Alger comme un soutien aux thèses marocaines sur le Sahara occidental. Sa libération, intervenue après une longue séquence de tractations diplomatiques discrètes, n’a pas refermé le dossier.

L’arrière-plan reste lourd. La présidence algérienne a multiplié les signaux d’agacement envers ce qu’elle considère comme une ingérence française, tandis que l’Élysée a tenté de préserver les canaux de coopération sécuritaire et énergétique avec son partenaire maghrébin. Dans ce contexte, la posture du milieu éditorial parisien a été scrutée. Plusieurs intellectuels avaient publiquement reproché à Gallimard une prudence excessive, jugée incompatible avec le statut d’éditeur de référence de la littérature engagée.

Liberté d’expression et économie de l’édition

Au-delà du litige personnel, l’affaire pose une question structurelle. Les grandes maisons françaises publient une part significative de la littérature francophone du Maghreb et d’Afrique subsaharienne. Leur capacité à défendre leurs auteurs face aux pouvoirs politiques du Sud conditionne, en partie, la crédibilité du modèle parisien comme place forte des lettres francophones. Plusieurs écrivains algériens, marocains ou tunisiens publient encore à Paris faute d’écosystème éditorial pleinement structuré dans leurs pays d’origine.

La rupture entre Sansal et Gallimard pourrait peser sur ces équilibres. Elle alimente le débat sur l’autonomie économique des écrivains africains et maghrébins vis-à-vis des circuits parisiens, dans un moment où les éditeurs indépendants d’Alger, de Tunis, de Casablanca ou de Dakar cherchent à élargir leur lectorat. Plusieurs observateurs y voient un avertissement adressé à la profession : la défense d’un auteur emprisonné ne se mesure pas seulement aux communiqués, mais aussi à la constance de l’engagement public.

Pour Gallimard, l’enjeu est aussi réputationnel. La maison dirigée par Antoine Gallimard a bâti une partie de son prestige sur la défense d’auteurs dissidents au XXe siècle. Voir l’un de ses anciens écrivains majeurs lui reprocher publiquement une forme de tiédeur écorne ce récit fondateur. Reste à savoir si La Légende, désormais en librairie, déclenchera d’autres prises de parole, du côté des pairs comme des institutions littéraires françaises. Selon Le Monde Afrique, la maison récuse l’ensemble des accusations formulées par l’écrivain.

Pour aller plus loin

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Léa Mbongo
Reporter société, Léa Mbongo s'intéresse aux enjeux agricoles, environnementaux et de santé publique en Afrique francophone. Elle a couvert les crises climatiques du Sahel, les politiques de sécurité alimentaire et l'émergence des filières agroalimentaires locales. Ses reportages donnent la parole aux acteurs de terrain.

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