Liban : l’émission « Moumkin » interroge le recul de l’audace médiatique

Captured view of Beirut's skyline with the Lebanese flag during sunset, showcasing urban architecture.Photo : Jo Kassis / Pexels

La presse libanaise traverse une séquence d’introspection. Dans une chronique publiée par le quotidien Al Akhbar, l’émission politique « Moumkin » — traduisible par « Possible » — se retrouve au centre d’un questionnement sur la disparition progressive de l’audace éditoriale dans les programmes d’investigation diffusés au Liban. Le titre interrogatif choisi par le journal, « Où est passée l’audace ? », résume à lui seul le constat dressé par la rédaction sur l’évolution récente du format.

Un programme phare en perte de tranchant

« Moumkin » s’était imposé, ces dernières années, comme l’un des rares rendez-vous télévisés à aborder frontalement les dossiers sensibles de la scène libanaise. Enquêtes sur la corruption administrative, mise en cause directe de responsables politiques, exploration des zones grises de l’appareil sécuritaire : le programme s’était bâti une réputation d’espace où la parole journalistique ne s’auto-censurait pas. La chronique d’Al Akhbar décrit pourtant un glissement perceptible, une forme d’assagissement du ton et du choix des invités, qui interroge les observateurs de la scène médiatique.

Ce constat s’inscrit dans un climat plus large. Depuis le déclenchement de la crise économique en 2019, les rédactions libanaises composent avec un effondrement de leurs ressources publicitaires, une fuite des compétences vers l’étranger et une pression accrue des actionnaires. La fragilisation financière des chaînes pèse mécaniquement sur leur capacité à assumer des contenus juridiquement et politiquement risqués. Les plaintes en diffamation, les pressions exercées sur les annonceurs et la lassitude d’un public confronté à des urgences existentielles changent la donne éditoriale.

Le journalisme d’enquête sous contraintes croisées

L’analyse publiée par Al Akhbar dépasse le cas d’une seule émission. Elle pose en filigrane la question de la viabilité du journalisme d’enquête dans un pays où la classe politique reste largement imbriquée avec les principaux groupes audiovisuels. Plusieurs chaînes appartiennent, directement ou indirectement, à des figures partisanes ou confessionnelles, ce qui restreint structurellement les marges de manœuvre des équipes éditoriales. Dans ce paysage, l’autonomie réelle des programmes d’investigation devient une variable d’ajustement, modulée selon les rapports de force du moment.

Le contexte sécuritaire ajoute une couche supplémentaire. Depuis l’intensification des tensions régionales et les frappes israéliennes sur le sud du Liban, la hiérarchisation de l’information a profondément évolué. Les rédactions allouent désormais une part majoritaire de leurs ressources à la couverture militaire et humanitaire, au détriment des formats longs d’enquête. Cette réorientation, compréhensible sur le plan opérationnel, contribue toutefois à reléguer au second plan les dossiers de gouvernance interne, de finances publiques et de reddition de comptes.

Un débat révélateur de l’état du paysage médiatique

La critique formulée par Al Akhbar ne vise pas seulement la ligne éditoriale d’un programme. Elle pointe une tendance de fond : l’aplanissement des angles, la multiplication des invités consensuels, la préférence pour les sujets de société au détriment des dossiers politiquement chargés. Plusieurs voix au sein de la profession partagent ce diagnostic et estiment que les téléspectateurs perçoivent ce recul, comme en témoigne l’érosion des audiences sur les segments politiques.

Reste que le débat révèle aussi la vitalité d’une scène médiatique qui continue à se questionner publiquement. Le fait qu’un quotidien interpelle ouvertement une émission concurrente sur sa supposée perte d’audace constitue en soi un signe de pluralisme. Au-delà du cas « Moumkin », la chronique pose une question centrale pour l’avenir de l’espace public libanais : dans un environnement marqué par la crise économique, les pressions politiques et la guerre régionale, quelles conditions permettront de préserver un journalisme d’enquête réellement indépendant ?

Pour les décideurs régionaux et les acteurs de la coopération médiatique, ce questionnement dépasse les frontières libanaises. Il renvoie à la trajectoire plus large des médias arabes confrontés à des modèles économiques fragilisés et à des cadres politiques restrictifs. La réponse apportée par Beyrouth, longtemps considérée comme une vitrine relative du pluralisme régional, sera scrutée par l’ensemble du secteur. Selon Al Akhbar, le débat ne fait que commencer.

Pour aller plus loin

Washington et Téhéran : les contours d’un possible compromis stratégique · Téhéran impute à Washington la responsabilité de l’escalade régionale · Liban : Trump annonce un accord pour mettre fin à la guerre, Téhéran réservée

Actualité africaine

About the Author

Ibrahim El Hadj
Correspondant Moyen-Orient, Ibrahim El Hadj suit les dossiers géopolitiques et économiques de la région, avec un intérêt particulier pour les investissements du Golfe en Afrique, les routes commerciales de la mer Rouge et la diplomatie énergétique. Arabophone et francophone, il travaille sur les sources libanaises, algériennes et émiraties.

Be the first to comment on "Liban : l’émission « Moumkin » interroge le recul de l’audace médiatique"

Laisser un commentaire