Gaz : Dakar et Nouakchott resserrent les rangs autour de GTA

A large LNG tanker at sea during a serene sunset, depicting maritime industry and seascape beauty.Photo : Edu Raw / Pexels

La rencontre tenue à Dakar entre le chef de l’État sénégalais Bassirou Diomaye Faye et le ministre mauritanien de l’Énergie et du Pétrole n’a rien d’une visite protocolaire ordinaire. Elle scelle, à travers un échange de haut niveau, la volonté des deux pays voisins de maintenir une coordination étroite sur le dossier gazier offshore qui les lie depuis près d’une décennie. L’axe Dakar-Nouakchott constitue aujourd’hui l’un des rares exemples en Afrique de l’Ouest de co-exploitation d’un gisement d’hydrocarbures à cheval sur une frontière maritime, un dispositif dont la gouvernance exige des arbitrages réguliers au sommet des deux États.

Grand Tortue Ahmeyim, colonne vertébrale de la relation bilatérale

Le champ gazier Grand Tortue Ahmeyim (GTA), situé à environ 120 kilomètres au large de la frontière sénégalo-mauritanienne, est opéré par le britannique BP aux côtés de l’américain Kosmos Energy, de Petrosen et de la Société mauritanienne des hydrocarbures. Les ressources récupérables sont estimées à près de 15 000 milliards de pieds cubes, un volume qui place GTA parmi les projets gaziers de référence du continent. Les premières cargaisons commerciales de gaz naturel liquéfié ont quitté le terminal flottant au premier trimestre 2025, après plusieurs reports liés à la pandémie et à des ajustements techniques sur le hub de liquéfaction.

La phase 1 vise une production annuelle d’environ 2,3 millions de tonnes de GNL, destinée principalement aux marchés européens et asiatiques. Les discussions portent désormais sur la phase 2, qui pourrait porter la capacité à 5 millions de tonnes par an, et sur un éventuel passage à une solution onshore plus ambitieuse. Pour Dakar comme pour Nouakchott, l’enjeu est double : sécuriser les recettes publiques attendues de cette montée en charge et obtenir des opérateurs un calendrier ferme, alors que les cours internationaux du GNL se sont normalisés après le pic de 2022.

Une diplomatie énergétique sous contrainte budgétaire

Le dossier gazier arrive à un moment où le gouvernement sénégalais, installé depuis l’alternance d’avril 2024, cherche à rééquilibrer les contrats hérités et à renforcer le contenu local. Le Premier ministre Ousmane Sonko a répété à plusieurs reprises sa volonté de renégocier certaines clauses jugées défavorables, dans un cadre toutefois respectueux des engagements internationaux. Du côté mauritanien, le président Mohamed Ould Ghazouani, réélu en juin 2024, mise sur les revenus gaziers pour accélérer la diversification d’une économie encore très dépendante du fer et de la pêche.

Les deux capitales partagent par ailleurs un intérêt commun face à l’évolution des marchés européens. L’Union européenne, qui a importé plus de 100 millions de tonnes de GNL en 2023 après la rupture avec le gaz russe, considère l’Afrique de l’Ouest comme un fournisseur complémentaire crédible. Reste que la concurrence est vive : le Nigeria, le Mozambique, et plus récemment le Congo-Brazzaville avec le projet Marine XII, se positionnent sur les mêmes créneaux. La capacité du couple sénégalo-mauritanien à présenter un front uni, aussi bien dans les négociations avec les opérateurs que dans la promotion commerciale, pèsera sur sa part de marché.

Au-delà du gaz, un maillage régional à construire

L’audience présidentielle intervient également alors que les deux pays explorent des coopérations élargies dans l’électricité et les interconnexions. La disponibilité d’un gaz domestique abordable pourrait alimenter de nouvelles centrales et renforcer les échanges au sein du Système d’échanges d’énergie électrique ouest-africain (EEEOA), dont la Mauritanie est devenue membre observateur. Un volet hydrogène vert, adossé au potentiel solaire et éolien exceptionnel de la côte mauritanienne, est par ailleurs étudié depuis 2022 avec plusieurs partenaires européens.

Sur le plan politique, la relation entre Dakar et Nouakchott reste encadrée par des sujets sensibles qui dépassent l’énergie : gestion des migrations vers les Canaries, délimitation des zones de pêche, lutte contre les trafics transfrontaliers. L’énergie offre toutefois un socle de confiance tangible, matérialisé par un gisement qu’aucun des deux États ne peut valoriser sans l’autre. Concrètement, chaque audience de ce niveau contribue à cadencer les décisions attendues des opérateurs et à aligner les positions des deux capitales avant les prochains comités de pilotage du projet.

Pour aller plus loin

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About the Author

Moussa Kéita
Spécialiste des matières premières et de la transition énergétique, Moussa Kéita suit les filières pétrolières, gazières et minières africaines. Il s'intéresse particulièrement à la gouvernance des ressources extractives, aux nouveaux projets d'hydrogène vert et aux tensions géopolitiques autour des minerais stratégiques comme le cobalt et le lithium.

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