Le Maroc continue de figurer parmi les destinations assumées du diesel russe exporté depuis la Baltique. Un pétrolier a quitté le terminal de Primorsk, principal hub pétrolier du nord-ouest de la Fédération de Russie, avec pour cap les côtes marocaines, selon une information rendue publique le 16 octobre 2026. Ni le nom du navire, ni son pavillon, ni le volume embarqué ne sont, à ce stade, précisés. L’opération s’inscrit toutefois dans une trajectoire désormais balisée : depuis 2023, le Royaume chérifien figure parmi les premiers importateurs africains de produits raffinés en provenance de Russie.
Primorsk, pivot baltique du commerce pétrolier russe
Situé sur le golfe de Finlande, à environ 130 kilomètres au nord-ouest de Saint-Pétersbourg, le port de Primorsk est l’un des trois grands terminaux par lesquels transite le pétrole brut et le gazole russes à destination des marchés occidentaux et, désormais, des pays dits neutres. Avant 2022, l’essentiel de ses cargaisons de diesel alimentait les raffineries et distributeurs d’Europe du Nord. L’embargo adopté le 5 février 2023 par l’Union européenne sur les produits pétroliers raffinés russes, assorti d’un plafonnement de prix fixé à 100 dollars le baril par la coalition du G7, a brutalement rebattu les cartes.
Faute de clients européens, les cargaisons quittant Primorsk ont massivement bifurqué vers la Turquie, le Brésil, les Émirats arabes unis, l’Afrique de l’Ouest et le Maghreb. Le Maroc, qui ne dispose plus de raffinerie opérationnelle depuis l’arrêt en août 2015 de la Société anonyme marocaine de l’industrie du raffinage (Samir) à Mohammedia, importe l’intégralité de ses besoins en produits finis. Cette dépendance structurelle, estimée à plus de 10 millions de tonnes de gazole et d’essence par an, en fait un acheteur naturel des barils russes désormais vendus avec décote.
Une position marocaine équidistante assumée
Rabat n’a jamais souscrit au régime de sanctions occidentales contre Moscou et s’est abstenu lors des principaux votes de l’Assemblée générale des Nations unies sur le dossier ukrainien depuis mars 2022. Cette équidistance diplomatique, cohérente avec la tradition de non-alignement du Royaume, a ouvert la voie à une diversification des approvisionnements énergétiques jusque-là dominés par l’Arabie saoudite, les États-Unis et quelques fournisseurs européens.
Les données des cabinets de suivi des flux maritimes, telles que Kpler ou Vortexa, montraient dès 2023 une envolée des arrivages de gazole russe dans les ports de Mohammedia, Jorf Lasfar et Tanger Med. Les volumes concernés sont passés d’un niveau quasi nul avant la guerre à plusieurs centaines de milliers de tonnes par mois en 2024. Les principaux distributeurs marocains, parmi lesquels Afriquia (groupe Akwa), Vivo Energy Maroc, TotalEnergies Marketing Maroc et Petrom, assurent ensuite la mise sur le marché, sans que la provenance russe soit systématiquement rendue publique au consommateur final.
Un équilibre économique sous surveillance
L’intérêt économique est substantiel. Le gazole russe se négocie, selon les périodes, avec une décote de 10 à 25 dollars par baril par rapport aux cargaisons équivalentes expédiées depuis Rotterdam ou le Golfe arabo-persique. Pour un pays dont la facture énergétique représente plus de 10 % de ses importations totales et pèse directement sur le déficit commercial, l’arbitrage se comprend. La Caisse de compensation marocaine, bien que recentrée après la décompensation progressive engagée depuis 2015, demeure sensible aux variations du prix du gazole.
Reste que la mécanique n’est pas sans risque. Les mesures secondaires adoptées par le Trésor américain à l’encontre des sociétés et navires violant le plafonnement de prix se sont durcies au cours de l’année 2025. Plusieurs pétroliers de la flotte dite fantôme, immatriculés sous pavillons de complaisance et assurés hors des circuits occidentaux, figurent désormais sur les listes de l’OFAC. Un durcissement supplémentaire placerait les armateurs opérant vers le Maroc, et par ricochet les distributeurs locaux, dans une zone grise juridique.
La rotation signalée vers Primorsk illustre, à elle seule, la plasticité des circuits énergétiques nés de la guerre en Ukraine. Entre impératif d’approvisionnement, équation budgétaire et prudence diplomatique, le Royaume avance ses pions sur un échiquier où les lignes rouges occidentales se déplacent au rythme des sanctions.
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