La coopération gazière entre l’Algérie et les États-Unis franchit une étape avec une rencontre organisée en Louisiane, cœur américain du gaz naturel liquéfié. Les discussions, qui réunissent responsables publics et acteurs industriels des deux pays, interviennent dans un contexte où le marché européen reste orphelin d’une large part des volumes russes qui l’alimentaient avant 2022. Alger, troisième fournisseur gazier de l’Union européenne, et Washington, devenu premier exportateur mondial de GNL en 2023, y voient tous deux une occasion stratégique.
Pourquoi la Louisiane concentre les ambitions gazières
Le choix du territoire n’est pas anodin. La Louisiane abrite les principaux terminaux d’exportation de GNL américains, de Sabine Pass à Cameron, auxquels s’ajoutent les projets Plaquemines et Calcasieu Pass, opérés par des acteurs comme Cheniere Energy et Venture Global. C’est depuis cet État du golfe du Mexique que transite la majorité des cargaisons livrées à l’Europe, dont les importations de GNL américain ont bondi après l’invasion russe de l’Ukraine. Pour la Sonatrach et ses interlocuteurs algériens, approcher cet écosystème revient à observer de près le modèle qui a permis aux États-Unis de passer, en moins d’une décennie, du statut d’importateur net à celui de premier exportateur mondial.
L’Algérie, de son côté, dispose d’un atout rare : une capacité de livraison par gazoduc vers l’Europe du Sud, via Medgaz vers l’Espagne et Transmed vers l’Italie, complétée par ses propres unités de liquéfaction à Arzew et Skikda. Rome a d’ailleurs scellé en 2022 et 2023 des accords portant sur plusieurs milliards de mètres cubes supplémentaires, faisant de l’Italie le premier client gazier d’Alger. Articuler cette présence méditerranéenne avec l’offre américaine permettrait de proposer aux acheteurs européens une combinaison de flux pipeline et de cargaisons GNL difficile à concurrencer.
Un marché européen en pleine recomposition
Avant 2022, la Russie fournissait environ 40 % du gaz consommé dans l’Union européenne. Cette part est tombée sous les 15 % en 2023, selon les données publiées par la Commission européenne et l’Agence internationale de l’énergie. Le vide a été comblé pour l’essentiel par le GNL américain, dont les livraisons vers l’Europe ont plus que doublé, et par un recours accru aux fournisseurs méditerranéens, Algérie et Égypte en tête. Le Qatar, longtemps considéré comme le partenaire naturel de substitution, a surtout orienté ses nouveaux volumes vers l’Asie, dans le cadre de contrats de long terme signés avec la Chine et plusieurs pays du Golfe de Bengale.
Dans cette équation, un rapprochement structuré entre Alger et Washington prend une dimension politique. Il consolide, du côté européen, deux fournisseurs considérés comme plus prévisibles que la Russie, et dessine en creux un alignement entre un partenaire arabe du bassin méditerranéen et la première puissance énergétique occidentale. Reste que l’exercice est délicat pour Alger, qui conserve un dialogue dense avec Moscou, notamment au sein du Forum des pays exportateurs de gaz, dont le siège se trouve à Doha.
Les défis industriels et financiers pour Sonatrach
Pour transformer l’essai, la compagnie nationale algérienne devra accélérer un cycle d’investissements chiffré à plusieurs dizaines de milliards de dollars sur la décennie, destiné à relancer l’exploration, à moderniser les unités de liquéfaction et à sécuriser les volumes exportables. La production algérienne, estimée autour de 100 milliards de mètres cubes par an, est en effet soumise à une demande intérieure croissante, dopée par la démographie et par la politique de subventions à l’énergie. Sans gains d’efficacité et sans découvertes nouvelles, la marge exportable pourrait se tendre à l’horizon 2030.
Un partenariat approfondi avec les majors et les ingénieristes américains, de Baker Hughes à ExxonMobil, offrirait l’accès à des technologies de forage et de liquéfaction qui ont fait la révolution du gaz de schiste. À l’inverse, pour les groupes américains, l’Algérie représente un bassin encore sous-exploré, en particulier dans le non-conventionnel, où les ressources techniquement récupérables figurent, selon l’Energy Information Administration, parmi les plus importantes au monde. Concrètement, les discussions en Louisiane posent les premiers jalons d’un dialogue qui pourrait, s’il aboutit, redéfinir pour une décennie l’équilibre gazier entre les deux rives de la Méditerranée.
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