Devant l’auditoire de la conférence internationale du Prix Yidan, le ministre sénégalais de l’Éducation nationale, Moustapha Guirassy, a défendu une thèse claire : la souveraineté éducative des pays africains restera inaccessible tant que les systèmes scolaires continueront d’ignorer les langues nationales. La formule, prononcée devant un parterre de chercheurs et de décideurs de la politique éducative mondiale, résume la doctrine que Dakar entend porter dans les enceintes internationales. Elle inscrit le Sénégal dans un débat plus large sur la décolonisation des curricula et la place des savoirs endogènes.
Un plaidoyer pour les langues nationales au cœur de l’école
Le Prix Yidan, considéré comme l’une des plus importantes distinctions mondiales dédiées à la recherche et au développement éducatif, réunit chaque année à Hong Kong des voix majeures du secteur. En y portant la question linguistique, Moustapha Guirassy déplace le curseur : le sujet n’est plus périphérique ou identitaire, il devient un levier central d’efficacité pédagogique et de performance des systèmes. Les études conduites depuis deux décennies sur le continent, notamment sous l’égide de l’Unesco, convergent sur ce point : l’enfant qui entre à l’école dans une langue qu’il ne parle pas accumule un retard cognitif difficilement rattrapable.
Le ministre s’inscrit dans une trajectoire déjà tracée par le gouvernement d’Ousmane Sonko, qui a fait de la refondation de l’école un chantier prioritaire. L’introduction progressive du wolof, du pulaar, du sérère ou encore du diola dans les premiers apprentissages a été présentée comme un préalable, non comme un supplément. Concrètement, il s’agit d’articuler enseignement en langue maternelle et acquisition maîtrisée du français, sans opposer les deux registres.
Souveraineté éducative : un concept qui gagne du terrain
La notion de souveraineté éducative, longtemps cantonnée aux cénacles universitaires, s’impose désormais dans le vocabulaire politique de plusieurs capitales africaines. Elle recouvre trois exigences liées : maîtriser le contenu des programmes, financer localement une part significative du système et adosser l’école aux réalités culturelles du pays. Pour Moustapha Guirassy, la variable linguistique conditionne les deux autres. Sans langue véhiculaire ancrée, ni la production de savoirs endogènes ni l’appropriation citoyenne des politiques éducatives ne peuvent pleinement se déployer.
Cette lecture rejoint des expérimentations menées ailleurs sur le continent. L’Éthiopie enseigne dans plus d’une vingtaine de langues nationales, la Tanzanie a fait du swahili la langue principale du primaire, et le Mali comme le Burkina Faso multiplient les écoles bilingues. Reste que la mise à l’échelle demeure l’écueil récurrent : formation initiale des maîtres, production de manuels, harmonisation des orthographes et outillage numérique constituent autant de chantiers coûteux.
Un signal diplomatique adressé aux bailleurs
La tribune du Prix Yidan offre au Sénégal une caisse de résonance stratégique. En s’y exprimant, Moustapha Guirassy s’adresse autant aux partenaires techniques et financiers qu’aux acteurs de la philanthropie éducative, dont le poids dans le financement des politiques africaines ne cesse de croître. Le message est direct : les projets qui négligent l’ancrage linguistique ne produisent pas les résultats escomptés, et la conditionnalité doit désormais intégrer cette variable.
Le positionnement du ministre entre par ailleurs en résonance avec la ligne panafricaniste revendiquée par les autorités sénégalaises depuis mars 2024. Défendre les langues nationales sur une scène asiatique, devant un public habitué à entendre parler d’intelligence artificielle et de learning analytics, revient à rappeler que la modernité éducative peut aussi passer par la valorisation des patrimoines linguistiques. Le Sénégal compte une vingtaine de langues codifiées, dont six bénéficient d’un statut de langue nationale reconnu par la Constitution.
Reste à traduire l’ambition en indicateurs mesurables. La feuille de route ministérielle devra préciser le calendrier de généralisation, les enveloppes budgétaires mobilisées et les mécanismes d’évaluation des acquis. Sans ces jalons, le discours de Hong Kong risquerait de rejoindre la longue liste des déclarations d’intention prononcées dans les forums internationaux. Selon Dakaractu, Moustapha Guirassy a réaffirmé sa conviction qu’aucune souveraineté éducative ne sera possible sans les langues nationales.
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