Syrie : nouveaux spéculateurs et marché parallèle du dollar

A bustling street in Old Damascus with flocks of pigeons and historic architecture.Photo : Baraa Obied / Pexels

Le marché des changes syrien traverse une phase de recomposition brutale. Depuis la chute du régime de Bachar al-Assad et la transition politique engagée à Damas, la livre syrienne évolue dans un environnement dérégulé où de nouveaux acteurs se disputent la collecte des devises fortes. Le dollar américain, valeur refuge historique dans les économies en crise, y circule désormais selon des logiques opaques que ni la Banque centrale de Syrie ni les autorités de transition ne semblent en mesure d’encadrer.

Un marché parallèle du dollar hors de contrôle

La physionomie du marché des changes a changé de visage en quelques mois. Aux anciens bureaux de change agréés, souvent liés à des réseaux proches de l’ex-pouvoir, se substituent des intervenants récemment apparus. Ces nouveaux spéculateurs opèrent hors des circuits officiels, arbitrent entre les places de Damas, Alep et Idlib, et exploitent les écarts de cotation avec Beyrouth et Istanbul. La livre syrienne, qui a perdu l’essentiel de sa valeur au cours de la dernière décennie, subit de ce fait des mouvements erratiques quotidiens.

La question centrale est celle de l’origine des liquidités en dollars qui alimentent ces opérations. Plusieurs canaux coexistent. Les transferts de la diaspora syrienne, longtemps freinés par les sanctions occidentales, ont partiellement repris à la faveur d’un allègement des restrictions américaines et européennes annoncé début 2025. Les fonds transitant par la Turquie et le Liban abondent également un marché où la traçabilité reste faible. À cela s’ajoutent les liquidités injectées par les circuits d’aide humanitaire et par les premiers investisseurs privés du Golfe venus prospecter les secteurs de la reconstruction.

Qui sont les nouveaux collecteurs de devises ?

Le profil des acteurs qui captent aujourd’hui le dollar en Syrie diffère nettement de celui d’avant 2024. Aux réseaux militaro-affairistes de l’ère Assad succèdent des opérateurs plus jeunes, souvent issus des zones qui échappaient au contrôle de Damas, et parfois adossés à des groupes armés reconvertis dans les activités commerciales. Certains disposent de correspondants bancaires informels à Gaziantep, Amman ou Bagdad. D’autres tirent parti de leur proximité avec les nouvelles autorités pour se positionner comme intermédiaires privilégiés dans l’importation de carburants, de blé et de matériaux de construction, trois postes fortement dollarisés.

Cette recomposition n’est pas neutre sur le plan politique. La capacité à collecter, stocker et redistribuer des dollars devient un instrument de pouvoir économique dans un pays où le système bancaire est exsangue. Selon les estimations relayées par la presse régionale, la circulation fiduciaire en devises représenterait plusieurs milliards de dollars, sans qu’aucune institution ne dispose d’une cartographie précise. La Banque centrale, dont la gouvernance a été partiellement renouvelée, peine à imposer ses taux de référence face aux cotations de rue.

Un enjeu de souveraineté monétaire pour la transition

Pour les autorités de transition, la maîtrise du marché des changes constitue un test de crédibilité. Sans stabilisation de la livre, aucune politique budgétaire cohérente n’est envisageable, et les investisseurs étrangers, notamment saoudiens, émiratis et qataris, resteront prudents. Les discussions engagées avec le Fonds monétaire international et la Banque mondiale, esquissées depuis le printemps, achoppent précisément sur l’absence de statistiques fiables et sur la persistance d’un secteur informel dominant.

Plusieurs pistes sont évoquées à Damas. La réactivation d’un guichet officiel de change à taux flexible, l’obligation de rapatriement d’une partie des recettes d’exportation et le durcissement des sanctions contre les officines clandestines figurent parmi les options étudiées. Reste que l’exécution de ces mesures suppose un appareil administratif fonctionnel, ce dont la Syrie ne dispose pas encore.

Concrètement, la dollarisation de fait de pans entiers de l’économie syrienne, des loyers de Damas aux transactions immobilières d’Alep, complique tout retour à une souveraineté monétaire pleine. La bataille pour le contrôle du dollar est ainsi devenue, en creux, l’un des théâtres décisifs de la reconstruction politique du pays. Selon Al Akhbar, la question de savoir qui accumule les devises en Syrie constitue désormais l’un des révélateurs les plus fiables des rapports de force qui structurent la transition.

Pour aller plus loin

Kappa Pay lève 20 millions de dollars pour ses paiements en Afrique · Éthiopie : accord préliminaire pour restructurer l’Eurobond de 2024 · Sénégal : le coût réel de l’absence d’accord avec le FMI

Actualité africaine

About the Author

Aïcha Diallo
Journaliste financière, Aïcha Diallo couvre les marchés de capitaux ouest-africains, le secteur bancaire et le paiement mobile. Diplômée en finance d'une grande école de commerce, elle a travaillé dans l'analyse économique avant de se consacrer au journalisme. Elle décrypte les stratégies des groupes bancaires panafricains et les décisions des régulateurs régionaux.

Be the first to comment on "Syrie : nouveaux spéculateurs et marché parallèle du dollar"

Laisser un commentaire