Industrie pharmaceutique : le Cameroun décroche face au Sénégal et au Maroc

Close-up of ampoule filling and sealing in a pharmaceutical manufacturing line.Photo : Elements Interactive / Pexels

L’industrie pharmaceutique camerounaise reste marginale au regard des besoins nationaux. À fin 2025, la production locale ne satisfait que 5 % de la consommation formelle de médicaments, assurée par huit unités industrielles seulement. Ce constat, dressé par le rapport d’évaluation à mi-parcours de la Stratégie nationale de développement 2020-2030 (SND30), acte un décrochage préoccupant pour un pays qui figure pourtant parmi les principales économies d’Afrique centrale.

Le contraste avec les voisins du continent est frappant. Le Sénégal, avec quatre unités de production, couvre entre 10 % et 15 % de sa consommation intérieure. La Côte d’Ivoire, forte de cinq sites industriels, atteint 8 %. Plus au nord, la Tunisie et le Maroc évoluent dans une tout autre catégorie, avec des taux de couverture qui dépassent largement la moitié de leurs besoins et une capacité d’exportation vers le reste du continent. Le Cameroun, en dépit de sa démographie et de son marché intérieur, demeure spectateur de cette dynamique régionale.

Un tissu industriel étroit et sous-capitalisé

Huit unités de production pour près de 28 millions d’habitants : le ratio traduit l’étroitesse d’un tissu manufacturier qui n’a pas su franchir le seuil critique de la compétitivité. Les industriels installés se heurtent à un cocktail bien identifié de contraintes structurelles, allant du coût de l’énergie à la faiblesse des chaînes logistiques, en passant par un accès limité au financement long. La certification aux normes internationales, condition d’accès aux marchés d’appels d’offres publics et aux bailleurs multilatéraux, reste par ailleurs un obstacle pour la majorité des acteurs locaux.

Le dispositif SND30, adopté fin 2020, avait pourtant identifié la pharmacie comme un secteur prioritaire de la substitution aux importations. Cinq ans après son lancement, la trajectoire de rattrapage n’est pas au rendez-vous. La dépendance aux importations, majoritairement en provenance d’Inde, de Chine et d’Europe, expose la santé publique aux ruptures d’approvisionnement, aux variations de change et à la volatilité du fret international, comme l’ont rappelé les tensions post-Covid.

Le modèle sénégalais et marocain en référence

Dakar a fait de la relocalisation pharmaceutique un axe de sa doctrine de souveraineté sanitaire depuis 2021, avec l’entrée en scène de MADIBA, une usine de production de vaccins soutenue par plusieurs partenaires internationaux, et la montée en puissance d’unités privées spécialisées dans les génériques. Le résultat : un taux de couverture deux à trois fois supérieur à celui du Cameroun, avec un nombre d’unités pourtant moitié moindre. La différence tient à la productivité, à la gamme et à l’intégration dans les circuits publics d’achat.

Le Maroc, de son côté, a construit sur plusieurs décennies un écosystème pharmaceutique qui alimente une part significative du marché domestique et exporte vers l’Afrique de l’Ouest et le Moyen-Orient. La Tunisie affiche un profil similaire, adossé à une longue tradition de formation en pharmacie industrielle. Ces trajectoires reposent sur une combinaison de commande publique orientée, d’incitations fiscales ciblées et de partenariats capitalistiques avec les laboratoires internationaux.

Une équation industrielle à recomposer

Pour combler l’écart, Yaoundé devra rebattre les cartes de son cadre d’incitation. Plusieurs pistes reviennent dans le débat public : préférence nationale calibrée dans les marchés publics de médicaments, guichet de financement dédié aux fonds propres des industriels du secteur, mutualisation des équipements coûteux comme les lignes de conditionnement stérile, et alignement de la réglementation nationale sur les standards de l’Agence africaine du médicament (AMA). La disponibilité d’un capital humain qualifié, notamment en assurance qualité et en affaires réglementaires, constitue une autre variable clef.

Le contexte régional pourrait accélérer les décisions. La Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf) ouvre théoriquement un marché de 1,3 milliard de consommateurs aux industriels qui parviendront à se hisser aux normes exigées. À l’inverse, elle expose les producteurs les plus fragiles à une concurrence intra-africaine intensifiée, où les acteurs marocains, tunisiens et bientôt sénégalais disposent d’un temps d’avance. La fenêtre pour repositionner l’industrie pharmaceutique camerounaise se referme progressivement. Selon Financial Afrik, l’évaluation à mi-parcours de la SND30 confirme l’urgence d’un sursaut sectoriel.

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About the Author

Awa Ngoma
Journaliste industrielle, Awa Ngoma couvre les filières manufacturières, la logistique portuaire et les grands projets d'infrastructures en Afrique centrale et de l'Ouest. Ingénieure de formation, elle analyse les chaînes de valeur locales, les implantations d'unités de production et les contrats de concession routière, ferroviaire et portuaire.

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