La dette publique du Sénégal figure désormais au premier rang des pays d’Afrique de l’Ouest, d’après un classement établi par la Banque africaine de développement (BAD). Ce positionnement, inédit pour Dakar, intervient dans une séquence politique sensible : depuis l’arrivée au pouvoir du tandem Bassirou Diomaye Faye-Ousmane Sonko au printemps 2024, les nouvelles autorités ont lancé un audit approfondi des finances publiques et contesté les chiffres transmis par l’ancienne administration aux bailleurs. La hiérarchie régionale de l’endettement, telle que la restitue l’institution panafricaine basée à Abidjan, change donc moins par un emballement budgétaire récent que par un travail de vérité comptable mené à Dakar.
Un classement qui reflète la révision comptable de Dakar
Les travaux de la Cour des comptes sénégalaise, rendus publics en février 2025, avaient déjà fait voler en éclats les repères budgétaires antérieurs. Le ratio dette publique sur produit intérieur brut, longtemps affiché autour de 73 %, a été réévalué nettement au-delà de 100 % après prise en compte d’engagements auparavant hors bilan. Ce choc statistique explique largement pourquoi le Sénégal rejoint, voire dépasse, des économies traditionnellement plus exposées comme le Ghana ou le Cap-Vert dans les palmarès régionaux de l’endettement.
À titre de comparaison, le Ghana, placé en défaut sur sa dette extérieure fin 2022, affichait à son pic un ratio proche de 90 % du PIB avant d’engager une restructuration sous l’égide du Cadre commun du G20. La Côte d’Ivoire, première économie de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA), évolue selon le Fonds monétaire international (FMI) autour de 57 à 60 % du PIB, et le Nigeria, principale puissance de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao), environ 50 %. Le repositionnement du Sénégal en tête de la zone n’est donc pas un détail de classement : il traduit une bascule qualitative.
Un signal lourd pour le marché obligataire régional
Pour les investisseurs qui souscrivent les émissions de l’État sénégalais sur le marché de l’Union monétaire ouest-africaine (UMOA), le constat de la BAD agit comme un signal d’alerte. Dakar est historiquement l’un des émetteurs les plus actifs du marché régional des titres publics géré par UMOA-Titres, aux côtés d’Abidjan. Toute dégradation perçue de sa signature renchérit mécaniquement le coût des bons et obligations assimilables du Trésor, et pèse sur les banques de la place qui en détiennent de larges volumes à leur bilan.
Le mouvement est déjà perceptible sur les marchés internationaux. Moody’s a abaissé la note souveraine du Sénégal à plusieurs reprises depuis l’automne 2024, la ramenant en catégorie fortement spéculative, tandis que Standard & Poor’s a adopté une trajectoire comparable. Les rendements exigés sur les eurobonds sénégalais ont franchi au cours des derniers mois des seuils à deux chiffres sur certaines maturités, un territoire que le pays n’avait plus connu depuis sa première émission en devises de 2011.
Le FMI et les bailleurs comme juges de paix
Le programme conclu en juin 2023 avec le FMI, d’un montant de l’ordre de 1,8 milliard de dollars au titre de la Facilité élargie de crédit et du Mécanisme élargi de crédit, se trouve suspendu depuis que les décaissements ont été gelés en raison des écarts constatés dans les comptes publics. Les discussions engagées entre Dakar et Washington visent à bâtir un nouveau cadre, à la fois pour certifier les chiffres révisés et pour tracer une trajectoire d’ajustement crédible. Sans cet aval, le retour du Sénégal sur les marchés internationaux à des conditions soutenables apparaît hypothétique.
Reste que le pays conserve des atouts tangibles. L’entrée en production du champ pétrolier de Sangomar en juin 2024, puis la montée en puissance attendue du projet gazier Grand Tortue Ahmeyim, partagé avec la Mauritanie, doivent générer des recettes d’exportation nouvelles. Ces flux, s’ils sont adossés à une politique budgétaire resserrée et à un dispositif de transparence sur la dette, peuvent desserrer la contrainte extérieure. À l’inverse, un dérapage prolongé des négociations avec le FMI, combiné à la pression des échéances de la dette commerciale, ferait du classement de la BAD non plus un instantané statistique mais le point de départ d’un cycle d’ajustement durable, aux conséquences lourdes pour l’ensemble de l’Afrique de l’Ouest francophone.
Pour aller plus loin
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