L’armée tunisienne brise le silence et alerte sur sa neutralité

Urban rooftops with satellite dishes beneath a towering minaret in Tunis, Tunisia.Photo : Mahmoud Yahyaoui / Pexels

Le ministère tunisien de la Défense a publié, le 21 mai, un communiqué au ton aussi mesuré qu’ambigu, qui a immédiatement nourri spéculations et commentaires à Tunis. L’institution militaire y dit refuser de s’impliquer dans des « polémiques et des surenchères » mettant en cause sa neutralité et son indépendance. Une formulation feutrée, mais inhabituelle pour une armée tunisienne réputée pour sa réserve institutionnelle et son refus historique de toute exposition politique.

Une armée traditionnellement silencieuse

Depuis l’indépendance, la Grande Muette tunisienne s’est tenue à distance des affaires civiles, à rebours de plusieurs de ses voisines maghrébines et sahéliennes. Sous Habib Bourguiba puis Zine El-Abidine Ben Ali, l’institution avait été sciemment maintenue en retrait, au profit des appareils sécuritaires et policiers. Après la révolution de 2011, l’armée s’est imposée comme un acteur de stabilité, sans jamais revendiquer de rôle politique. C’est précisément cette tradition de discrétion qui rend le texte du 21 mai aussi singulier.

Le communiqué ne nomme personne. Il ne précise ni la nature des polémiques visées, ni l’identité de leurs auteurs. Dans la capitale, ce flou volontaire a été interprété comme une manière, pour le ministère, de marquer une limite sans entrer frontalement dans le débat public. Plusieurs analystes y voient un signal adressé à la classe politique autant qu’à l’opinion : l’institution militaire entend préserver son autonomie face aux tentatives d’instrumentalisation.

Un contexte politique sous tension

La sortie intervient dans un climat intérieur particulièrement chargé. Depuis le coup de force constitutionnel du 25 juillet 2021, le président Kaïs Saïed concentre l’essentiel des leviers exécutifs et a profondément remodelé le paysage institutionnel. Les principales figures de l’opposition, des dirigeants du parti Ennahdha à plusieurs anciens hauts fonctionnaires, sont poursuivies, emprisonnées ou interdites de sortie du territoire. Les organisations de défense des droits humains dénoncent un rétrécissement continu de l’espace civique.

Dans cet environnement, toute évocation publique de la neutralité de l’armée prend une résonance particulière. Plusieurs observateurs relèvent que des rumeurs ont circulé ces dernières semaines sur de prétendues divergences au sein de l’appareil sécuritaire, ou sur l’usage politique qui pourrait être fait de l’institution militaire. Le communiqué peut alors se lire comme une mise au point destinée à couper court à ces narratifs, sans en valider la teneur.

Reste que le choix de communiquer, plutôt que de garder le silence, constitue en soi un message. En sortant de sa réserve, fût-ce dans des termes prudents, le ministère de la Défense rappelle qu’il n’entend pas se laisser instrumentaliser par des acteurs civils, qu’ils relèvent du pouvoir ou de ses contestataires. Pour un observateur étranger, cette précision a valeur de borne : l’armée tunisienne se pense comme une institution républicaine et entend le rester.

Quelles lectures stratégiques ?

Trois grilles de lecture circulent à Tunis. La première, la plus institutionnelle, voit dans le texte une simple réaffirmation doctrinale, sans destinataire précis. La deuxième l’interprète comme un message implicite au palais de Carthage, pour rappeler que l’engagement loyal de l’armée n’équivaut pas à un blanc-seing politique. La troisième hypothèse, plus prospective, y lit une volonté préventive de dissuader toute tentative d’enrôlement de l’institution dans les batailles à venir, notamment à l’approche d’échéances électorales et sociales sensibles.

Au-delà de la Tunisie, l’épisode résonne dans une région où les rapports entre pouvoir civil et appareils militaires se sont profondément reconfigurés. De Khartoum à Niamey, en passant par Ouagadougou et Bamako, l’armée a, ces dernières années, basculé du rôle d’arbitre à celui d’acteur central du pouvoir. Le modèle tunisien, fondé sur la subordination de l’institution militaire au politique et sur sa neutralité revendiquée, fait à cet égard figure d’exception maghrébine.

Pour les chancelleries européennes et les bailleurs internationaux, attentifs à la trajectoire institutionnelle de Tunis, la prise de parole du ministère de la Défense constitue un indicateur à suivre. Elle confirme que la question de l’équilibre des pouvoirs en Tunisie est désormais scrutée jusque dans ses dimensions les plus discrètes. Selon Le Monde Afrique.

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Serge Kaboré
Journaliste politique, Serge Kaboré suit les trajectoires électorales et la gouvernance publique dans l'espace francophone ouest-africain. Ses analyses portent sur les alternances démocratiques, la réforme de l'État, les transitions militaires et les politiques publiques structurantes dans les domaines de l'éducation et de la santé.

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