L’industrialisation de l’Afrique vient de connaître un basculement inédit : le Maroc a dépassé l’Afrique du Sud au classement des puissances manufacturières du continent. Pour la première fois depuis que les indicateurs industriels africains sont compilés, Rabat devance Pretoria, marquant la fin d’une hégémonie sud-africaine installée depuis plusieurs décennies. Ce renversement matérialise une trajectoire engagée de longue date par le royaume chérifien, articulée autour de plans sectoriels offensifs et d’une stratégie d’intégration aux chaînes de valeur mondiales.
Une bascule industrielle qui rebat les cartes continentales
Le franchissement de ce seuil n’a rien d’accidentel. Depuis le Plan Émergence lancé au milieu des années 2000, puis le Pacte national pour l’émergence industrielle et le Plan d’accélération industrielle (PAI), le Maroc a méthodiquement structuré ses filières à plus forte valeur ajoutée. L’automobile, devenue premier poste exportateur du pays, illustre cette montée en gamme. Tanger Med, devenu l’un des principaux hubs portuaires de la Méditerranée, a servi de catalyseur pour attirer constructeurs et équipementiers, de Renault à Stellantis, en passant par une nébuleuse de sous-traitants asiatiques et européens.
L’aéronautique a suivi une dynamique comparable, avec l’implantation de Safran, Boeing ou Bombardier dans la région de Casablanca-Nouaceur. À cela s’ajoutent la chimie portée par OCP, leader mondial des phosphates, et un secteur électronique et électrique en expansion rapide. Concrètement, la base industrielle marocaine s’est diversifiée loin du textile traditionnel, qui dominait encore les exportations manufacturières il y a vingt ans.
Le décrochage sud-africain, miroir d’une crise systémique
À l’inverse, l’Afrique du Sud subit une érosion industrielle continue. La crise énergétique, matérialisée par les délestages chroniques imposés par Eskom, a lourdement affecté la productivité manufacturière. Le secteur minier, longtemps colonne vertébrale de l’économie sud-africaine, ne parvient plus à entraîner derrière lui un appareil productif sous-investi. Les arrêts forcés de production dans la métallurgie, la sidérurgie et l’assemblage automobile ont alimenté une dégradation des indicateurs.
S’y ajoutent des fragilités structurelles : logistique ferroviaire dégradée, tensions sociales récurrentes, climat des affaires altéré par les incertitudes politiques. Le rand sous pression, la fuite de capitaux et le repli relatif des investissements directs étrangers achèvent le tableau. Pretoria conserve une base industrielle plus profonde et plus diversifiée que la plupart des économies africaines, mais sa dynamique s’est essoufflée au moment précis où le Maroc accélérait.
Une nouvelle géographie industrielle pour le continent
Ce changement de hiérarchie a des implications stratégiques qui dépassent la simple comparaison statistique. Il consacre l’émergence d’un pôle industriel nord-africain capable de capter une part croissante des investissements de relocalisation européens, dans un contexte où Bruxelles cherche à raccourcir ses chaînes d’approvisionnement. Le Maroc se positionne comme une plateforme privilégiée pour le nearshoring, profitant à la fois de sa proximité géographique avec l’Union européenne, de ses accords de libre-échange et d’une main-d’œuvre qualifiée à coût compétitif.
Pour le reste du continent, le signal est ambivalent. D’un côté, la réussite marocaine offre un modèle de politique industrielle volontariste, fondé sur la planification sectorielle, l’investissement dans les infrastructures et la captation de technologies étrangères. De l’autre, elle souligne l’écart grandissant entre quelques économies en transformation rapide et des pays qui peinent à dépasser le stade de l’exportation de matières premières. La Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf) devra composer avec cette polarisation accrue.
Reste à savoir si l’avance prise par Rabat est durable. La poursuite des investissements dans les batteries électriques, l’hydrogène vert et la filière hydrogène-ammoniac portée par OCP suggère que la dynamique pourrait se prolonger. Mais l’Afrique du Sud conserve des atouts considérables, à commencer par un marché intérieur plus profond et un tissu industriel ancien. Le duel entre les deux économies devrait structurer la carte manufacturière africaine pour les années à venir. Selon Financial Afrik.
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