Le concept du piège de Thucydide, forgé par l’historien américain Graham Allison à partir des écrits de l’auteur grec sur la guerre du Péloponnèse, revient au cœur des analyses géopolitiques consacrées à la confrontation entre les États-Unis et la Chine. Selon cette grille de lecture, l’ascension rapide d’une puissance émergente face à une puissance dominante débouche, dans la majorité des cas historiques, sur un conflit ouvert. Le quotidien libanais Al Akhbar consacre une réflexion à cette mécanique, dont l’actualité paraît particulièrement vive à mesure que Pékin consolide son poids économique et militaire.
L’argument originel renvoie à la rivalité entre Athènes et Sparte au cinquième siècle avant notre ère. Thucydide y voyait l’inquiétude spartiate face à la montée athénienne comme la cause profonde, et inévitable, de la guerre. Transposé au vingt-et-unième siècle, le schéma désignerait les États-Unis dans le rôle de la puissance installée et la Chine dans celui du challenger, avec un horizon de tensions structurelles que ni la diplomatie commerciale ni les sommets bilatéraux ne suffiraient à désamorcer.
Une grille de lecture contestée mais omniprésente
Le travail d’Allison, publié en 2017 sous le titre Destined for War, recense seize configurations historiques comparables. Dans douze d’entre elles, la rivalité a basculé dans la guerre. Cette statistique, abondamment citée dans les cercles diplomatiques, a nourri une vaste littérature stratégique à Washington comme à Pékin. Plusieurs responsables chinois, dont le président Xi Jinping, ont publiquement évoqué la notion, en plaidant pour qu’elle ne se réalise pas. À l’inverse, des analystes contestent la robustesse du modèle, jugé déterministe et insuffisamment attentif aux facteurs économiques, technologiques et nucléaires qui distinguent la séquence actuelle des précédents européens.
Reste que la grille séduit par sa simplicité explicative. Elle offre un cadre lisible pour interpréter la guerre commerciale ouverte sous l’administration Trump, les contentieux autour de Taïwan, la militarisation de la mer de Chine méridionale ou encore les restrictions américaines sur les semi-conducteurs avancés. Chaque épisode est lu comme un cran supplémentaire dans une escalade dont le terme paraît, à beaucoup d’observateurs, déjà écrit.
Lecture arabe d’une rivalité globale
L’intérêt de la presse libanaise pour ce débat tient à ses implications régionales. La pénétration chinoise au Moyen-Orient, marquée par les accords sino-iraniens, la médiation entre Riyad et Téhéran conclue en mars 2023, et l’expansion des nouvelles routes de la soie, modifie le jeu diplomatique régional. Pékin n’est plus un simple client énergétique du Golfe ; il s’impose en interlocuteur politique, ce qui complique le récit américain d’une zone arabe encore arrimée à la seule sécurité offerte par Washington.
Pour les capitales arabes, le piège de Thucydide n’est pas une abstraction académique. Une confrontation directe entre les deux géants se traduirait par des ruptures d’approvisionnement, des chocs sur le prix du pétrole, des arbitrages technologiques imposés et une recomposition des alliances. La doctrine de neutralité active poursuivie par plusieurs États du Golfe, qui consiste à diversifier les partenariats sans rompre avec Washington, procède précisément de cette anticipation.
Un déterminisme à relativiser
Allison lui-même rappelle qu’un quart des configurations recensées se sont dénouées sans guerre. Le précédent de la guerre froide, qui a vu Moscou et Washington éviter le conflit direct grâce à la dissuasion nucléaire et à des canaux de communication permanents, sert souvent de contre-exemple. La densité des interdépendances financières et industrielles entre les économies américaine et chinoise constitue par ailleurs un frein structurel à l’escalade militaire, même si le découplage technologique amorcé depuis 2018 érode progressivement ce levier de stabilité.
La question demeure ouverte : la prochaine décennie verra-t-elle la confirmation du schéma athéno-spartiate ou son démenti par une diplomatie patiente ? Les chancelleries du Moyen-Orient et d’Afrique francophone, dont la marge de manœuvre dépend largement de la qualité de la coexistence entre Washington et Pékin, suivent le débat avec une acuité particulière. Selon Al Akhbar, la prudence intellectuelle commande de ne pas considérer le piège comme une fatalité, tout en prenant au sérieux les signaux d’alerte accumulés depuis une décennie.
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