L’Érythrée a officialisé la rupture de ses relations diplomatiques avec l’Éthiopie, mettant un terme brutal au rapprochement scellé en 2018 entre Issaias Afeworki et le Premier ministre éthiopien Abiy Ahmed. Cette décision d’Asmara, qui intervient dans un contexte de tensions croissantes autour de l’accès à la mer et de la recomposition des alliances dans la Corne de l’Afrique, referme une parenthèse diplomatique qui avait valu au dirigeant éthiopien le prix Nobel de la paix. Le geste rebat l’ensemble du jeu régional, de la mer Rouge aux hauts plateaux du Tigré.
Une rupture qui enterre l’accord de paix de 2018
Signé à Asmara puis consolidé à Djeddah sous médiation saoudienne et émiratie, l’accord de 2018 avait mis fin à deux décennies de ni-paix ni-guerre entre les deux voisins, hérités du conflit frontalier de 1998-2000. L’ouverture des frontières, la reprise des vols entre Addis-Abeba et Asmara, le rétablissement des liaisons téléphoniques et la réouverture des ambassades avaient suscité un espoir rare dans la région. Sept ans plus tard, la décision érythréenne acte l’échec de ce processus et renvoie les deux capitales à une posture d’hostilité ouverte.
La dégradation n’est pas une surprise. Depuis la fin de la guerre du Tigré en novembre 2022, scellée par l’accord de Pretoria entre le gouvernement fédéral éthiopien et le Front de libération du peuple du Tigré (TPLF), Asmara s’est sentie marginalisée. L’Érythrée, qui avait massivement engagé ses forces aux côtés d’Addis-Abeba durant le conflit, n’a pas été associée aux négociations finales. Les troupes érythréennes sont demeurées sur certaines portions du territoire tigréen, nourrissant une méfiance réciproque qui n’a cessé de croître.
L’enjeu stratégique de l’accès à la mer Rouge
Au cœur du différend figure la question maritime. Depuis l’indépendance de l’Érythrée en 1993, l’Éthiopie est devenue le plus grand pays enclavé au monde, dépendant à près de 95 % du port djiboutien pour son commerce extérieur. Abiy Ahmed a publiquement revendiqué, à plusieurs reprises depuis 2023, un accès souverain à la mer, évoquant parfois les ports érythréens d’Assab et de Massawa comme des débouchés naturels. Ces déclarations ont été reçues à Asmara comme une menace existentielle sur l’intégrité territoriale.
Le dossier dépasse largement le cadre bilatéral. L’accord conclu début 2024 entre Addis-Abeba et le Somaliland, portant sur la location d’un accès au port de Berbera en échange d’une reconnaissance de la république autoproclamée, a durci les positions de Mogadiscio et rapproché la Somalie de l’Égypte et de l’Érythrée. Un axe Le Caire-Mogadiscio-Asmara s’est progressivement structuré, en miroir du bloc éthiopien, dans un théâtre régional déjà fragmenté par la guerre au Soudan et les attaques houthies en mer Rouge.
Risques de reprise des hostilités et répercussions régionales
La rupture diplomatique nourrit la crainte d’une nouvelle confrontation armée. Plusieurs rapports d’organisations internationales évoquent, depuis 2024, une remobilisation militaire des deux côtés de la frontière, notamment dans les zones contestées de Badme et autour du Tigré. Les autorités régionales tigréennes elles-mêmes se trouvent prises en tenaille, entre un pouvoir fédéral éthiopien soupçonné de vouloir reprendre la main et un voisin érythréen qui n’a jamais désarmé.
Pour les partenaires extérieurs, la nouvelle est préoccupante. Les Émirats arabes unis, l’Arabie saoudite et la Turquie, tous investis diplomatiquement et économiquement dans la Corne, voient leurs médiations compromises. La Chine, qui opère la base logistique de Djibouti et finance plusieurs infrastructures régionales, suit l’évolution avec attention. L’Union africaine, dont le siège se trouve à Addis-Abeba, se retrouve en position délicate pour arbitrer un conflit qui implique son pays hôte.
Reste la dimension humanitaire. Les flux migratoires érythréens vers l’Éthiopie, estimés à plusieurs centaines de milliers de personnes réfugiées, pourraient être brutalement affectés par la fermeture annoncée des canaux officiels. Les commerçants frontaliers, qui avaient recommencé à circuler depuis 2018, risquent de voir leurs activités suspendues. Selon Info241, Asmara justifie sa décision par des manœuvres jugées hostiles de la part d’Addis-Abeba.
Pour aller plus loin
Royaume-Uni : le Sénégal soumis au visa de transit aéroportuaire · Alger et Riyad créent un axe de concertation sur le Moyen-Orient · Washington a préparé une note contre Londres, Paris et Ottawa

Be the first to comment on "L’Érythrée rompt ses relations diplomatiques avec l’Éthiopie"