Liban : Berry et Joumblatt défient Aoun et Salam sur Washington

Aerial view of Beirut's cityscape featuring historic architecture and urban skyline.Photo : Jo Kassis / Pexels

La scène politique libanaise traverse une nouvelle séquence de tensions, marquée par les prises de position de Nabih Berry, président du Parlement, et de Walid Joumblatt, figure historique du Parti socialiste progressiste. Les deux dirigeants ont réagi avec virulence aux orientations attribuées à la présidence de la République et à la primature, accusées de céder aux exigences américaines et israéliennes sur le dossier des armes du Hezbollah et de la souveraineté nationale. La controverse intervient alors que le président Joseph Aoun et le Premier ministre Nawaf Salam multiplient les signaux d’ouverture en direction de Washington, suscitant un front de critiques inédit au sein de l’establishment politique libanais.

Nabih Berry désamorce la pression américaine

Selon les éléments rapportés par le quotidien Al Akhbar, Nabih Berry a publiquement dénoncé ce qu’il qualifie de mécanisme piégé imposé par l’administration américaine au Liban. Le chef du Parlement, allié indéfectible du Hezbollah, estime que les conditions posées par Washington reviennent à exiger un désarmement unilatéral de la résistance sans contrepartie tangible sur le retrait israélien des positions occupées dans le sud. La formule employée par Berry, évoquant un « lugham », c’est-à-dire une mine dissimulée, traduit la profondeur de la défiance qui s’exprime au sein du camp chiite à l’égard du processus piloté par l’envoyée américaine.

Cette sortie revêt une portée stratégique. Le président de la Chambre, rompu aux équilibres confessionnels du système libanais, sert d’ordinaire de canal de médiation entre le Hezbollah et les capitales occidentales. Son durcissement public signale que la marge de compromis s’est réduite. La question des armes, l’application de la résolution 1701 du Conseil de sécurité des Nations unies et le tracé de la frontière sud restent enchevêtrés, et toute concession perçue comme unilatérale risque, selon Berry, de fragiliser durablement l’État.

Joumblatt et le spectre d’Oslo

De son côté, Walid Joumblatt a livré une mise en garde aux accents historiques. Le leader druze, dont les positionnements oscillent entre pragmatisme et attachement à la cause palestinienne, a comparé la trajectoire actuelle à l’expérience d’Oslo, ces accords signés en 1993 entre l’Organisation de libération de la Palestine et Israël, dont l’échec demeure une référence cardinale dans la mémoire politique arabe. En convoquant ce précédent, Joumblatt suggère que les concessions consenties sans garanties réciproques aboutiraient à une impasse comparable, voire à une dépossession territoriale supplémentaire.

L’avertissement vise directement l’exécutif libanais. Pour le dirigeant druze, l’ouverture d’un canal direct vers Israël sans encadrement régional et sans soutien arabe consolidé exposerait Beyrouth à un déséquilibre durable des rapports de force. Cette lecture rejoint, sur le fond, les craintes exprimées par les composantes chiites de la coalition gouvernementale.

Aoun et Salam sous le feu des critiques

Le président Joseph Aoun et le chef du gouvernement Nawaf Salam se trouvent au cœur de la polémique. Selon Al Akhbar, leurs récentes déclarations sont interprétées comme une menace voilée envers une partie de la population libanaise, notamment la base sociale du Hezbollah, ainsi qu’envers les ressortissants iraniens présents dans le pays. Dans le même temps, la main tendue à Israël, fût-elle formulée en termes diplomatiques mesurés, est lue comme une rupture avec la doctrine officielle libanaise, qui conditionne toute normalisation à un règlement global du conflit israélo-arabe.

Concrètement, le débat se cristallise autour de trois lignes de fracture. La première concerne le monopole de la force armée et la place de la résistance dans l’architecture sécuritaire nationale. La deuxième porte sur le rôle de l’Iran, accusé par Washington de soutenir le Hezbollah, et dont l’influence est perçue à Beyrouth tantôt comme un facteur de protection, tantôt comme un risque d’alignement. La troisième touche à l’avenir des relations avec Tel-Aviv, dans le sillage des bombardements qui ont frappé le sud libanais et la banlieue de la capitale.

Pour les chancelleries régionales, cette séquence confirme la fragilité du compromis institutionnel scellé en début d’année avec l’élection d’Aoun et la désignation de Salam. Les bailleurs internationaux, attentifs à la stabilisation économique du pays, scrutent désormais la capacité du tandem exécutif à maintenir la cohésion gouvernementale tout en répondant aux exigences sécuritaires posées par ses partenaires occidentaux. Selon Al Akhbar, la confrontation politique ne fait que commencer.

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Ibrahim El Hadj
Correspondant Moyen-Orient, Ibrahim El Hadj suit les dossiers géopolitiques et économiques de la région, avec un intérêt particulier pour les investissements du Golfe en Afrique, les routes commerciales de la mer Rouge et la diplomatie énergétique. Arabophone et francophone, il travaille sur les sources libanaises, algériennes et émiraties.

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