Le rapprochement entre Téhéran et Riyad sur le dossier libanais franchit un nouveau seuil. Selon des informations relayées par la presse libanaise, un canal de discussion directe se serait ouvert entre la République islamique d’Iran et le royaume d’Arabie saoudite, avec pour objet explicite la situation politique et sécuritaire au Liban. Ce mouvement, encore largement souterrain, viserait à neutraliser ce que Téhéran qualifie d’instrumentalisation par Washington de la « carte libanaise », utilisée comme levier de pression dans la négociation régionale plus large.
Le contexte importe. Depuis la reprise des relations diplomatiques irano-saoudiennes en mars 2023 sous médiation chinoise, les deux capitales multiplient les signaux de désescalade. Le théâtre libanais, longtemps considéré comme l’un des terrains les plus inflammables de leur rivalité, devient paradoxalement le banc d’essai d’une coordination minimale. Riyad, qui avait pris ses distances avec Beyrouth après plusieurs crises diplomatiques, semble réévaluer sa posture face à un effondrement institutionnel libanais aux conséquences régionales coûteuses.
Un canal direct qui contourne l’intermédiation américaine
L’ouverture d’une ligne bilatérale entre la diplomatie iranienne et son homologue saoudienne marque une rupture méthodologique. Jusqu’ici, le dossier libanais transitait pour l’essentiel par les chancelleries occidentales, au premier rang desquelles Washington, relayé sur le terrain par l’émissaire américain dédié au dossier. Cette architecture permettait à l’administration américaine d’arbitrer les exigences de désarmement du Hezbollah, les négociations frontalières avec Israël et la formation gouvernementale à Beyrouth.
En traitant directement avec Riyad, Téhéran cherche à priver cette mécanique de l’un de ses ressorts. La logique est explicite du côté iranien : si l’Arabie saoudite cesse d’aligner sa position libanaise sur celle de la Maison-Blanche, le pouvoir d’injonction américain sur Beyrouth se trouve mécaniquement réduit. Pour Riyad, l’intérêt est différent mais convergent. Le royaume entend préserver une influence sunnite au Liban sans s’exposer aux coûts d’une confrontation frontale avec le « Parti de Dieu », mouvement libanais soutenu par l’Iran.
Le Hezbollah, variable d’ajustement régionale
Au cœur du dispositif figure la question du Hezbollah, affaibli par treize mois d’affrontement avec Israël et par la perte de plusieurs de ses cadres dirigeants en 2024. La pression américaine, relayée par l’armée libanaise, porte sur le démantèlement de l’arsenal du mouvement au sud du Litani, conformément aux engagements pris dans le cadre du cessez-le-feu de novembre 2024. Téhéran refuse que ce dossier soit traité hors de tout cadrage régional, considérant que le désarmement unilatéral du Hezbollah équivaudrait à une reddition stratégique.
Le canal saoudien offre à la diplomatie iranienne une chambre d’écho alternative. En discutant directement avec Riyad de l’avenir politique du Liban, Téhéran cherche à inscrire le dossier dans une grammaire régionale plutôt que dans le cadre bilatéral imposé par Washington. Cette approche valorise les équilibres confessionnels internes au lieu de privilégier la seule logique sécuritaire portée par Israël et ses soutiens américains.
Une recomposition aux effets incertains pour Beyrouth
Les autorités libanaises observent ce repositionnement avec une prudence calculée. Le président Joseph Aoun et le premier ministre Nawaf Salam, investis en début d’année 2025, naviguent entre les exigences contradictoires de leurs partenaires extérieurs. Un éventuel alignement irano-saoudien sur une feuille de route minimale pourrait offrir à Beyrouth un répit politique, en désamorçant les surenchères confessionnelles internes nourries par la concurrence régionale.
Reste que l’équation demeure fragile. La pression israélienne aux frontières sud du Liban, les frappes ponctuelles dans la Bekaa et les exigences de Washington sur le calendrier de désarmement continuent de peser sur le calendrier diplomatique. Le canal Téhéran-Riyad, s’il se confirme dans la durée, ne supprime pas ces pressions mais redistribue les marges de manœuvre. Pour les chancelleries du Golfe et du Levant, l’enjeu consiste désormais à mesurer la profondeur réelle de cette coordination, au-delà des signaux de circonstance.
Selon Al Akhbar, ce canal direct constitue la traduction la plus tangible, depuis l’accord de Pékin, d’une volonté partagée par Téhéran et Riyad d’extraire le dossier libanais de la tutelle américaine.
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